Nationaltheater, 19 mars
Le Bayerische Staatsoper a manifestement un problème récurrent avec ses productions de Rigoletto, série de ratages commencée en 2005 avec le concept pour le moins incongru de la réalisatrice allemande Doris Dörrie, transposition de l’action dans le lointain futur du film de science-fiction La Planète des singes. Répétitions laborieuses, défection de Ramón Vargas, premier ténor engagé, sous le prétexte, selon des bruits de coulisses, d’une allergie aux produits qui servaient à le grimer en chimpanzé (!), et finalement un four total. À peine plus supportable ensuite, en 2012, la proposition minimaliste du metteur en scène hongrois Árpád Schilling, qui brillait surtout par un vide sidérant d’inspiration, mais a réussi à se maintenir au répertoire un peu plus longtemps, sans toutefois satisfaire personne.
Dans un contexte aussi affligeant, l’actrice et metteuse en scène de théâtre polonaise Barbara Wysocka ne pouvait a priori que mieux faire, et effectivement son travail paraît un peu plus construit. Transposition de l’action dans notre moderne quotidien médiatique d’élites fortunées, qui donnent en spectacle leur toute-puissance, voire leur goût prononcé pour la prédation sexuelle. Décor original mais peu fonctionnel pour les scènes où les nantis du moment évoluent en tenue de soirée sur des praticables en pente, pendant que la vidéo retransmet sur les murs les viols et harcèlements divers perpétrés dans des couloirs entraperçus juste en contrebas.
Dispositif encore moins commode pour le monde de Rigoletto, parois noires reléguées beaucoup trop loin en fond de scène, incluant un cachot dans lequel Gilda est retenue prisonnière par son père, logis carcéral dont évidemment elle ne peut que rêver de s’échapper par tous les moyens. Et plateau toujours aussi froid et lointain au dernier tableau, à peine habité par la présence de quelques figurants qui s’adonnent à de mornes simulations sadomasochistes au ralenti. Un manque d’efficacité visuelle que, de toute façon, une caractérisation des acteurs relativement sommaire ne compense pas. Et qu’ici, le personnage du duc et son entourage ne fassent plus du tout penser au François Ier du Roi s’amuse de Victor Hugo, mais plutôt au récent scandale de la longue impunité d’un certain milliardaire américain et de ses rabatteurs de jeunes proies, ne valorise en rien l’affaire.
Plus singulière, la direction de Maurizio Benini, chef de répertoire qui a sans doute dirigé Rigoletto à de multiples reprises, et qui coordonne le plateau avec une attention de tous les instants. Chanter sous une direction aussi stable doit être très confortable, mais musicalement, on ne trouve guère son compte dans cette restitution curieusement raide, qui restreint trop souvent l’élan de la partition à de multiples oscillations pendulaires d’une tuante régularité. Pas de quoi donner corps à une vraie construction du drame, qui en reste à une succession d’événements disparates, au gré des plus ou moins bons moments d’une distribution inégale.
Duc de Mantoue juvénile et cynique à souhait, Bekhzod Davronov pèche par une projection et une palette de couleurs trop limitées. Le baryton mongol Ariunbaatar Ganbaatar campe un Rigoletto peu marquant, voix large mais trop coincée dans le masque pour investir correctement les mots et galber les phrasés. Riccardo Fassi compose un Sparafucile intéressant, juvénile malfrat tatoué en blouson de cuir, presque sympathique, et Elmina Hasan reste une Maddalena un peu terne. En fait, seule la Gilda de Serena Sáenz, voix toujours menue mais aux aigus ravissants, parvient à relever le niveau de la soirée, le temps d’un délicieux « Caro nome », joli moment de sensibilité et d’émotion, mais trop fugace.
Lors du festival de juillet prochain, la distribution sera déjà en partie différente, avec l’arrivée de Nadine Sierra et Ludovic Tézier. En définitive, un nouveau Rigoletto qui n’est que cela : une production terne, mais qui au moins pourra accueillir sans grands problèmes d’adaptation de nouveaux chanteurs lors de ses reprises ultérieures.
LAURENT BARTHEL
Bekhzod Davronov (Il Duca di Mantova)
Ariunbaatar Ganbaatar (Rigoletto)
Serena Sáenz (Gilda)
Riccardo Fassi (Sparafucile)
Elmina Hasan (Maddalena)
Shannon Keegan (Giovanna)
Martin Snell (Il Conte di Monterone)
Thomas Mole (Marullo)
Granit Musliu (Matteo Borsa)
Roman Chabaranok
(Il Conte di Ceprano)
Nontobeko Bhengu (La Contessa)
Maurizio Benini (dm)
Barbara Wysocka (ms)
Barbara Hanicka (d)
Julia Kornacka (c)
Marc Heinz (l)
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