Opéras Partenope à Naples
Opéras

Partenope à Naples

08/01/2026
Partenope. © Luciano Romano

Teatro San Carlo, 12 décembre

Mondialement célébré pour ses quelque quatre cents musiques de film, Ennio Morricone (1928-2020) fut aussi un compositeur prolifique dans le domaine savant, qu’il aimait appeler « musique absolue ». Un catalogue éclectique et encore largement méconnu, allant de la musique de chambre au répertoire orchestral et vocal, que la maison d’édition SZ Sugar, détentrice des droits, s’emploie à exhumer des archives. Parmi ces redécouvertes : Partenope, unique ouvrage lyrique achevé par Morricone. Composé entre 1995 et 1996 sur un livret des journalistes Guido Barbieri et Sandro Cappelletto, cet acte unique revisite le mythe fondateur de Naples sous la forme d’une fable lyrique. Il aura fallu attendre trente ans – et les célébrations du 2500e anniversaire de la ville – pour que le San Carlo ose enfin le monter, réparant post mortem une indifférence qui avait refroidi ses relations avec le compositeur.

Dans cette version, Partenope descend aux Enfers pour sauver son amie Persefone, enlevée par Ade. Le prix du voyage ? Renoncer à son vœu de chasteté en s’unissant à un homme, Melanio. Amour éphémère, car Melanio est tué, et le chagrin pousse Partenope à la mort. C’est sur son corps échoué, mi-femme mi-oiseau, que sera bâtie une ville nouvelle : Naples.

Écrite pour 44 instrumentistes – cordes privées de violons, bois, cuivres, deux harpes et une riche phalange de percussions –, la partition explore la frontière entre vie et mort par des sonorités sombres et des atmosphères hypnotiques. Morricone y déploie un art subtil du mélange instrumental et une écriture libre, mêlant contrepoint, rythmes composés et harmonies de tétracordes. Une heure de musique entêtante, suspendue dans un ailleurs vaporeux, qui évoque parfois des climats cinématographiques. On y retrouve notamment sa technique personnelle de la répétition : une cellule mère sans cesse métamorphosée par d’infimes variations.

Mais s’agit-il de musique dramatique ? Pas vraiment. Si le chant ne manque pas de séduction – deux sopranos incarnent la part spirituelle et charnelle de Partenope, leurs voix entremêlées dans un contrepoint aussi vertigineux qu’envoûtant –, la partition privilégie l’atmosphère à la narration, plus proche d’une cantate mythologique ou d’un oratorio profane que d’un véritable opéra.

Une sensation renforcée par la mise en scène de Vanessa Beecroft, artiste connue pour ses performances autour du corps féminin. Renonçant à toute dramaturgie, elle relègue les chanteurs en marge, debout devant leurs pupitres, et consacre l’espace scénique aux choristes et figurants. Une chorégraphie abstraite illustre les métamorphoses des corps. Pertinente et esthétiquement aboutie, parfois même touchante (poésie du tableau vivant qui accompagne la mort de Partenope), la proposition gomme pourtant les contrastes – entre les deux âmes de la protagoniste, entre ciel et terre, entre vie et mort – en plus de neutraliser l’ironie du narrateur, censé introduire une distanciation critique par ses commentaires en dialecte napolitain. Sur une musique aussi répétitive, ce rituel scénique finit par sombrer dans la monotonie.

On saura gré à Riccardo Frizza d’avoir dompté cette partition cérébrale avec une précision exempte de sécheresse, au chœur de préserver une cohésion exemplaire dans la polyrythmie et les dissonances, aux solistes de ne pas ménager leur engagement. Maria Agresta déploie ses aigus comme des ailes pour incarner la part aérienne de Partenope, tandis que Jessica Pratt en révèle avec sensualité le côté sombre. La voix enregistrée de Désirée Giove convoque le spectre de Persefone, Francesco Demuro brille dans le duel vocal qui offre à son Melanio un triomphe éphémère, et l’acteur napolitain Mimmo Borrelli ponctue la soirée de ses interventions caustiques.

Le public napolitain accueille avec curiosité et bienveillance cette création posthume : un tribut d’estime envers celui dont les mélodies ont fait rêver des générations de cinéphiles, et dont on ouvre enfin les portes d’un second atelier, jusque-là caché.

PAOLO PIRO

Jessica Pratt (Partenope 1)
Maria Agresta (Partenope 2)
Désirée Giove (Persefone)
Francesco Demuro (Melanio)
Mimmo Borrelli (Narrateur)
Riccardo Frizza (dm)
Vanessa Beecroft (ms)
Daniela Ciancio (c)
Danilo Rubeca (ch)

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