Opéras Orlando au Châtelet
Opéras

Orlando au Châtelet

05/02/2025

Théâtre du Châtelet, 29 janvier

D’entrée, à rideau ouvert, nous sommes dans une salle de musée, où un portrait de Roland se mêle à quelques peintures connues. Nous revient l’ennuyeux souvenir du Giulio Cesare signé Laurent Pelly à Garnier en 2012… Paraît un visiteur, le chef Christophe Rousset, qui bientôt descend en fosse pour attaquer l’ouverture : une trouvaille qui fait mouche. Le principe du spectacle est simple : quatre enfants, échappant à leur groupe scolaire en visite, se laissent enfermer dans le musée, avec la complicité d’un gardien-initiateur (Zoroastro). Pendant une nuit, ils vont vivre, passées au filtre de leur imagination, les histoires de héros et héroïnes qu’on leur a montrés.

On pourrait voir là une simple variante de ce procédé souvent utilisé, et rarement très convaincant, consistant à assigner des doubles (danseurs, marionnettes…) aux chanteurs. Mais si l’on prend au contraire le point de vue des enfants, on peut se laisser porter par une fantaisie non sans charme, en voyant tout comme leur projection. Projection dans laquelle ils incluent leurs mères, ce que l’on ne comprend qu’in fine, lorsque les quatre chanteuses ayant incarné Orlando, Angelica, Medoro et Dorinda viennent, à la réouverture matinale du musée, récupérer leur progéniture ! 

Certes, c’est un peu léger pour soutenir tout au long l’intérêt, mais il est rafraîchissant de voir ces jeunes élèves de conservatoire, menant leur aventure sans vidéo, sans téléphone portable, seulement par l’imagination, au gré de tableaux dont certains, en seconde partie notamment, ne manquent pas d’une certaine poésie. Et leur activité scénique, notamment la danse, sans être très compliquée, évite le simplisme démagogique. Le jeu sur les costumes et les couleurs leur fait aussi effleurer, mine de rien et de façon ludique, des problématiques masculin/féminin bel et bien présentes dans le livret

Certains moments ne fonctionnent clairement pas : le trio entre Angelica, Medoro et Dorinda, traité en scène de triolisme, va vraiment à contresens de la musique. Mais ce qui manque avant tout au spectacle, c’est la folie, élément central ! La scène finale du II (« Ah ! stigie larve »), où Orlando sombre dans le délire, est un étonnant anti-climax, tant scénique, avec un héros planté à l’avant-scène, que musical. Alors qu’ailleurs on apprécie une direction toujours contrôlée, mais d’une belle énergie, ce cœur et sommet de l’opéra, d’une écriture puissamment originale, est joué sagement, sans contrastes, agitation, ni excès. 

Malade lors des premières représentations, Katarina Bradić doit peut-être encore se ménager. En tout cas, la projection de la mezzo serbe semble ce soir limitée, avec des vocalises un peu laborieuses, et ce superbe timbre profond ne sonne pas toujours dans sa plénitude, confronté au rôle le plus grave que Haendel ait écrit pour le castrat Senesino. Le rapport avec le prince Medoro, en principe plus efféminé, mais servi ici par la voix très imposante d’Elizabeth DeShong, s’en trouve presque inversé, même si la mezzo américaine, à l’inverse de l’ardente Bradić, a un jeu limité, et même si son chant, ignorant le trille, se cantonne à un sostenuto assez uniforme, récitatifs compris. Notons au passage qu’aucun de ces deux rôles masculins n’a été attribué à un contre-ténor.

Belle complémentarité entre les deux sopranos. Siobhan Stagg, au timbre corsé qui ne l’empêche pas d’interpoler maints suraigus, campe une Angelica volontaire, à qui la mise en scène refuse un peu la noblesse. Mais on est surtout frappé par la justesse stylistique et la vivacité en scène de la Dorinda de Giulia Semenzato, aussi virtuose que pleine de charme, qui triomphe dans son dernier air « Amor è qual vento ». En mage Zoroastro, Ricardo Novaro est très éloquent et vocalise avec classe, mais les graves du rôle échappent en partie à son baryton mordant. Au contraire des Miserables bondés juste avant, cet Orlando s’est donné devant un auditoire très clairsemé : retrouver un public classique est un grand défi pour le Châtelet.

THIERRY GUYENNE

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