Salle Favart, 11 mars
La création est affaire de « storytelling ». Cela tombe bien : Nuit sans aube est un conte. La musique de Matthias Pintscher et le livret du pianiste et poète Daniel Arkadij Gerzenberg adaptent une histoire morale allemande du XIXe siècle signée Wilhelm Hauff. Peter, en proie à des rêves sombres, se résout à s’extirper le cœur, « conforté » par ses disputes avec sa compagne Clara et par les prophéties rituelles du village, que sa mère fait perdurer. L’arrivée du démon Azaël précédera celle de la déesse Anubis, qui remplacera l’organe musculaire de Peter par du marbre sculpté. Après l’« opération », Peter ne ressent plus rien. Le jeu des sept erreurs entre le matériau littéraire, bien connu outre-Rhin, et l’opéra, n’est finalement pas la question, car en s’affranchissant de ses sources, l’œuvre acquiert un souffle presque cinématographique – tendance « folk horror » – sur scène. Les personnages existent pour ce qu’ils font et non pour ce qu’ils sont. Daniel Arkadij Gerzenberg dépasse les archétypes – Azaël et Anubis ne sont pas présents dans le conte initial, Le Cœur froid – et développe sa mythologie, avec une soif d’étrangeté, même si quelques-uns des douze tableaux auraient mérité un discours plus resserré (notamment avec Anubis) afin que la poésie éthérée infuse encore plus profondément.
Le récit d’une création concerne aussi la genèse d’un projet. Que Matthias Pintscher ait eu l’idée de renouer avec ses racines en faisant une randonnée dans la Forêt-Noire, on est libre d’y croire. En revanche, le projet artistique se tient de bout en bout. Après avoir été étrennée en allemand (Das kalte Herz) au Staatsoper Unter den Linden de Berlin en janvier, la production s’expose, en français, Salle Favart. En passant d’une langue à l’autre, le compositeur et chef d’orchestre n’a eu à modifier qu’une seule mesure. Un autre travail a consisté en la réorchestration (ou plutôt « désorchestration ») de la Staatskapelle de Berlin vers le Philharmonique de Radio France. Miracle d’écoute : ce qu’on entend semble avoir été écrit spécifiquement pour le français, tant la prosodie se marie aux textures instrumentales. Matthias Pintscher revient précisément au romantisme allemand dans ce que la nature a à raconter sur l’être humain. Plans larges et zooms, accumulations soudaines et élargissements acoustiques, micro-événements et Leitmotive : la partition change au gré de la sensorialité – soulignant mieux celle que perd Peter – et la fosse délivre les timbres du païen et du terrestre, dans le soubresaut et la résonance de couleurs finement dirigées par son auteur.
La ligne vocale de chaque soliste sait où elle va, avec des interprètes qui s’y dévouent corps et âme. Le timbre aqueux d’Evan Hughes file vers le minéral au gré de la nature évolutive des émotions de Peter. Il se fond vocalement aux éléments dans la découverte de son destin, avant qu’un chant de l’affect physique ne prenne subtilement le dessus, en intensité poignante, jusqu’au son sacrificiel de la dernière force. La Mère jouit de l’homogène constance de Katarina Bradić, dans une poigne méthodique appliquée avec brio dans tous les registres. Marie-Adeline Henry croque le divin d’Anubis par la quiétude et une émission incisive. Catherine Trottmann capte Clara en sang-froid et souffle résolu, et Julie Robard-Gendre se manifeste dans l’intériorisation contenue.
En réponse à cette atmosphère sonore tactile, la mise en scène de James Darrah Black oriente autant l’esprit que le regard, aspirant à occuper l’horizontalité comme la verticalité du plateau. Avec ses lumières saillantes, ses vidéos hypnotiques, ses visions sidérantes – la première apparition des loups ! –, l’espace se mue en objet « arty » sans prétention ostentatoire, générateur de sens et d’immédiateté. Les gestes servent davantage à transmettre une vitalité qu’à enfermer dans la ritualité, pour affermir une réflexion sur la soumission.
THIBAULT VICQ
Evan Hughes (Peter)
Katarina Bradić (La Mère)
Marie-Adeline Henry (Anubis)
Catherine Trottmann (Clara)
Julie Robard-Gendre (La Vieille Femme)
Hélène Alexandridis (Azaël)
Pablo Coupry Kamara (L’Enfant)
Matthias Pintscher (dm)
James Darrah Black (ms)
Adam Rigg (d)
Molly Irelan (c)
Yi Zhao (l)
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