Opéras Norma à Vienne
Opéras

Norma à Vienne

09/03/2025
Freddie De Tommaso et Asmik Grigorian. © Monika Rittershaus

Theater an der Wien, 26 février

Norma était absent depuis quarante ans des scènes viennoises, mais y revient plutôt deux fois qu’une : quelques jours avant une nouvelle production à la Staatsoper, le Theater and der Wien, enfin réinstallé dans ses murs après une rénovation discrète mais intensive, affiche l’œuvre dans une coproduction avec la Staatsoper de Berlin, initialement planifiée en 2020, mais reprogrammée pour cause de pandémie. Vasily Barkhatov explique avoir voulu inscrire l’action non pas dans le cadre de l’occupation d’un territoire par des troupes étrangères, mais dans celui d’un changement politique au sein d’un même pays. Nous sommes dans les années 1940, dans l’usine d’un pays très catholique (Europe ? Amérique du Sud ?), où des jeunes femmes fabriquent des statues de saints. Une explosion venue du dehors précède l’Ouverture de l’opéra, pendant laquelle des soldats envahissent les lieux, molestent les ouvrières, profanent et détruisent toutes la production, tout en accrochant aux murs les portraits du nouveau maître du pays. Le rideau se baisse et, quand il se relève sur « Ite sul colle », dix ans se sont écoulés, et des fours de la fabrique ne sortent plus que des statues du dictateur. 

Pollione – élégant costume croisé, petite moustache et cheveux gominés – est un des pontes du régime : il a la tutelle sur l’entreprise, dont Norma est une sorte de cheffe d’atelier et Oroveso un contremaitre rebelle. Le rituel sacré ? En cachette, les ouvriers se rassemblent la nuit, exhument trois morceaux d’une statue de saint détruite par la soldatesque et les vénèrent comme des reliques. L’idée et la transposition fonctionnent bien mais, plus encore, on est éblouis par la précision de la direction d’acteurs de Barkhatov et l’intensité avec lesquels les solistes s’y investissent. L’ultime scène du premier acte, notamment le trio « Oh di qual sei tu vittima », devient une confrontation femme trompée/mari volage/maîtresse embarrassée d’une vérité théâtrale hallucinante. Et les décors de Zinovy Margolin, qui permettent d’alterner rapidement entre le lieu du collectif (l’usine) et celui de l’intimité (l’appartement où Norma cache ses enfants), sont à la fois beaux et fonctionnels.

Asmik Grigorian peut-elle tout chanter ? Non, à l’évidence. Même si l’actrice est à même d’exprimer tous les affects successifs du rôle, la chanteuse n’est assurément pas actuellement une Norma de référence capable de délivrer tout ce que le rôle exige. La célébrissime cavatine « Casta diva » est intense et magique, mais il faut faire abstraction du vibrato, contrôlé mais prononcé, qui affecte le registre aigu. Et, surtout, la souplesse lui manque dans la cabalette « Ah ! Bello a me ritorna » : quand bien même Francesco Lanzillotta ralentit manifestement le tempo, la soprano lituanienne savonne encore les coloratures. Ceci posé, le reste de la prestation est de toute beauté, avec un grave soyeux, un timbre très homogène, un legato de rêve, une intonation parfaite et une grande richesse de nuances. 

Même enthousiasme pour le Pollione solaire, rayonnant et souple de Freddie De Tommaso, qui délivre d’emblée avec aisance et naturel un « Meco all’altar di Venere » de toute beauté et ne décevra pas ensuite, tout comme pour l’Adalgisa splendide, expressive et bien projetée d’Aigul Akhmetshina et l’excellent Oroveso de Tareq Nazmi, assise ferme et résonnances impressionnantes. Coup de chapeau aussi à Francesco Lanzillotta et les Wiener Symphoniker qui font mentir l’idée reçue selon laquelle les opéras du bel canto sont sans intérêt orchestralement : le chef italien est non seulement un vrai chef de théâtre attentif à caractériser finement chaque inflexion de la partition, mais aussi un orfèvre capable de mettre en évidence chaque couleur de l’orchestre sans nuire à la continuité de la ligne globale.

NICOLAS BLANMONT

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