La Monnaie, 18 décembre
Quatre ans après sa création – avec une jauge réduite – à la Monnaie en décembre 2021, la Norma selon Christophe Coppens est reprise pour neuf soirs. Nous sommes moins convaincu que notre confrère (voir O. M. n° 179 p. 28) par le fait de situer l’action à notre époque au sein d’une communauté identitaire ultraviolente – vidéos à l’appui – dont l’idéologie exacte est volontairement laissée dans le flou. Lecture difficilement intelligible sans avoir lu la très longue note d’intention, et contestable : en quoi l’occupant romain serait-il porteur d’un esprit de Lumières, de progrès et de liberté, auquel ce groupe replié est censé résister ? Pollione, le Romain de l’histoire, semble avant tout préoccupé de sa propre liberté d’action, notamment sexuelle ! Cette grille plus conceptuelle que théâtrale n’éclaire en rien la psyché des personnages, paraissant plaquée sur une œuvre dont elle dynamite l’efficacité et la continuité dramatique par d’incessantes ruptures de lieux, dans une esthétique hideuse de béton et de bagnoles jurant constamment avec la musique.
Heureusement, pour ses débuts à la Monnaie, Georges Petrou élève le débat. Abordant sa première Norma à la lumière du bel canto XVIIIe dont il est spécialiste, il débarrasse la partition de son clinquant tout en exaltant sa puissance dramatique, avec une transparence offrant un bel écrin aux voix et un beau traitement des récitatifs. Dommage que le plateau soit plus solide que réellement belcantiste. Si les deux membres de l’Académie de la Monnaie apportent de jolies voix fraîches à Clotilde et Flavio, Alexander Vinogradov est en revanche hors propos en Oroveso, basse puissante mais trémulante et forcée.
On retrouve le trio de protagonistes de 2021, alors en prises de rôle. Ténor mordant et sonore, Enea Scala impose un Pollione viril, peu déchiré par la situation en vérité, mais dont l’autorité confine trop souvent à la brutalité, avec force coups de glotte et sanglots. Bien plus de ligne et de lumière chez Raffaella Lupinacci, touchante Adalgisa, mais son tendre mezzo ne se marie guère avec le rôle-titre, en particulier pour le vibrato.
Grande habituée de la Monnaie (elle y a été Governess du Turn of the Screw, Daphne, Comtesse Madeleine et Maréchale, mais aussi Tatiana, Jenůfa et Alice Ford !) et artiste très respectable, Sally Matthews montre un métier très sûr doublé d’une belle présence. Est-ce suffisant ? Ce chant engagé mais très surveillé manque de liberté, de panache et de style, avec un instrument induré et alourdi. « Casta diva » souffre d’une émission grossie et d’un vibrato compromettant la netteté des fioritures, la cabalette « Ah! Bello a me ritorna » trahit une virtuosité laborieuse, et si la large tessiture du rôle est assumée, les contre-ut sont atteints avec effort, et le grave du « In mia man » manque de corps. « Son io » est en revanche joliment filé. Peut-on monter Norma sans une vraie Norma ? On comprend dès lors qu’aux saluts, Adalgisa rafle nettement la mise.
THIERRY GUYENNE
Enea Scala (Pollione)
Alexander Vinogradov (Oroveso)
Sally Matthews (Norma)
Raffaella Lupinacci (Adalgisa)
Lisa Willems (Clotilde)
Alexander Marev (Flavio)
Georges Petrou (dm)
Christophe Coppens (ms/dc)
i.s.m.architecten (d)
Peter Van Praet (l)
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