
1 CD Bis BIS-2695
Voilà un disque étonnant qui, malgré son apparence aimable et sa dimension intime, se situe sur des crêtes assez vertigineuses : entre deux époques, dans ce moment qu’on appelle l’« Empfindsamkeit », où l’esprit classique est miné par une sensibilité de plus en plus fiévreuse ; dans un temps, également, où la facture instrumentale prend un essor inouï et conduira à un certain âge d’or du piano. Anna Paradiso utilise ici alternativement deux instruments qui donnent à entendre cette effervescence : un Broadwood de 1802 comme en connurent Haydn et Beethoven, et un piano carré suédois signé Mathias Petter Kraft, daté de 1797, qu’Anna Paradiso prend le risque de jouer dans le vaste Adagio en si mineur K 540, lequel devient sous ses doigts une vaste méditation où l’on croit entendre le dialogue de deux voix instrumentales.
La voix de Nicolò Balducci est pour beaucoup, évidemment, dans l’impression de griserie que produit cet enregistrement : ni haute-contre, ni contre-ténor, il possède une vraie voix de soprano, d’un radieux éclat, qui lui permet toutes les nuances, des accents les plus énergiques à la plus grande douceur. Si quelques pages semblent assez conventionnelles (« Ridente la calma » de Mozart, qui est en réalité l’arrangement d’une œuvre de Mysliveček), la plupart permettent un réel engagement dramatique : « An die Hoffnung » de Beethoven et, dans une moindre mesure, « In questa tomba oscura » du même Beethoven, transcendent le Lied pour aller voir du côté du théâtre ; de même les mélodies de Haydn en anglais : on attend une barcarolle dans « The Mermaid’s Song », on entend une pièce piquante, ambiguë ; et « The Spirit’s Song » a quelque chose d’une déploration soulignée par les sonorités lugubres du Broadwood. Nicolò Balducci maîtrise aussi bien son vibrato qu’il aborde les trois langues ici réunies avec le même bonheur : son français sonne très naturel et l’on entend autre chose qu’une romance naïve dans « Que le temps me dure » de Beethoven sur un texte de Rousseau.
Si l’on ajoute que la prise de son ne gomme rien de la lumière de la voix du chanteur, rien non plus des rudesses des deux pianos et des jeux de dynamique qu’ils permettent, on aura compris que le duo que forment ici Nicolò Balducci et Anna Paradiso a quelque chose d’aussi rafraîchissant que dépaysant.
CHRISTIAN WASSELIN
Confidenze
Beethoven – Mozart – Haydn
Anna Paradiso (fortepiano)
1 CD Bis BIS-2695
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