Opéras Morgiane à New York
Opéras

Morgiane à New York

28/02/2025
Mary Elizabeth Williams et Patrick Dupré Quigley. © Opera Lafayette

L’histoire de la redécouverte et de la première mise en scène de Morgiane (1889) a presque éclipsé l’intrigue de l’opéra lui-même. Pourtant, ce bijou oublié méritait amplement d’être exhumé et porté à la scène. Son compositeur, Edmond Dédé (1827-1901), était un homme de couleur, libre et doté d’un talent musical exceptionnel, né à La Nouvelle-Orléans, à une époque où la ville brillait plus fort que New York et Philadelphie sur la scène lyrique. Avant et après la vente de la Louisiane en 1803, une culture musicale classique, multiraciale mais cloisonnée, y prospérait… jusqu’à ce que les tensions raciales et la guerre de Sécession viennent imposer des restrictions plus sévères.

En 1855, Dédé part pour Paris où il étudie en privé avec Fromental Halévy. Dès 1864, il travaille à Bordeaux en tant que chef d’orchestre de ballet au Grand Théâtre, tout en composant pour d’autres institutions. Son opéra en quatre actes, Morgiane (1887), sombrera dans l’oubli jusqu’à une redécouverte fortuite en 2007 et une minutieuse reconstruction. Il devient alors le premier opéra existant signé par un compositeur afro-américain. C’est Opera Lafayette, spécialiste du répertoire français méconnu, qui ressuscite l’œuvre, en collaboration avec Opera Créole de La Nouvelle-Orléans, fervent défenseur du patrimoine musical des artistes de couleur.

Après une première à La Nouvelle-Orléans et une halte à Washington, Morgiane débarque à New York, dans une mise en scène épurée mais élégante : costumes somptueux, chœur derrière l’orchestre, solistes entrant et sortant. L’intrigue se déroule dans une Arabie médiévale teintée de Perse – un décor qui rappelle Les Mille et Une Nuits sans en être une adaptation directe. Des œuvres comme Abu Hassan (1811) de Weber ou Ali Baba (1833) de Cherubini ont exploré des univers similaires. Mais le modèle le plus proche reste Lalla-Roukh (1862) de Félicien David, autrefois très prisé et déjà revisité par Opera Lafayette. Dédé, mélomane averti, a sans doute entendu ces œuvres à La Nouvelle-Orléans, Paris ou Bordeaux.

Morgiane n’est pas un opéra-comique, mais un opéra-composé. Son écriture, fluide et ciselée, n’atteint peut-être pas une signature musicale très marquée, mais elle respire l’élégance. Rythmes enlevés, ensembles savamment construits, références assumées aux Nozze di Figaro… et une orchestration moins exotique que chez Félicien David. L’histoire suit Morgiane, ex-sultane d’Ispahan, en fuite, déguisée, remariée. Sa fille Amine, d’une beauté saisissante, est enlevée par un vieux sultan, bien décidé à l’épouser. Mais le mariage tourne court : Morgiane révèle in extremis que l’homme est en réalité… son propre père ! Autour de ce cœur dramatique gravitent des scènes plus légères, comme le duo espiègle d’Amine et de son fiancé Ali avant les noces, ou une scène de marché pleine de verve, dans laquelle Morgiane, son mari Hagi et Ali manœuvrent pour entrer au palais du sultan. 

Les voix portent haut l’œuvre de Dédé, avec une diction française plus compréhensible que la moyenne sur les scènes américaines. Mary Elizabeth Williams, dont l’Isolde parisienne n’avait pas convaincu, trouve ici un rôle à sa mesure. En Morgiane, elle impose sa présence et son timbre unique, aux nuances profondes. Kenneth Kellogg campe un sultan d’une autorité indiscutable, tandis que Nicole Cabell (Amine) charme par la délicatesse de sa voix et sa maîtrise de la colorature. Joshua Conyers (Hagi) impose son autorité malgré quelques instabilités, et Jonathan Woody, habitué du baroque, insuffle une intensité captivante à Beher.

Seul Chauncey Packer déçoit en Ali : la tessiture est là, mais son timbre manque de cette légèreté aérienne qui donnerait toute sa saveur au rôle. Côté orchestre, le résultat est en demi-teinte. Les bois, essentiels à l’œuvre, sont éclatants. Mais les cordes manquent de clarté, et les cuivres, trop souvent hésitants, viennent ternir l’ensemble. Espérons que la future captation bénéficiera d’un rodage plus soigné, car Morgiane mérite d’être entendue… et pourquoi pas à Bordeaux !

DAVID SHENGOLD

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