Opéra-Comique, 8 février
Seize ans avant d’être Médée en 1969 dans le film de Pasolini, Maria Callas avait ressuscité Medea, l’opéra de Cherubini, à la Scala de Milan. Il s’agissait toutefois de la version italienne d’un opéra-comique créé en 1797 au Théâtre Feydeau, version originale dont la Salle Favart propose une nouvelle production. Si l’expression « opéra-comique » désigne un mélange de chant et de comédie, il serait plus juste de parler ici d’« opéra-tragique ». Car Cherubini reprend l’un des mythes les plus féroces de l’antiquité, celui d’une femme trahie par son époux Jason, qui la répudie pour en épouser une autre ; la malheureuse ne trouve alors d’autre recours que de tuer les enfants qu’elle a eus avec Jason. La forme de l’opéra-comique fait alterner le chant et le dialogue, mais cette tradition qui suppose un double talent (de chanteur et d’acteur) est aujourd’hui en partie perdue, et il est parfois éprouvant d’entendre des chanteurs aguerris se lancer dans la déclamation, sans le secours de la musique.
Le résultat, malgré quelques coupures, ne sonne pas très juste, quand bien même les interprètes s’efforcent de respecter le rythme de l’alexandrin. Sur le plan du chant, par ailleurs, la distribution réunie n’est pas irréprochable. Pour un Edwin Crossley-Mercer d’une belle autorité dans le rôle du roi Créon, Lila Dufy (Dircé) peine à maintenir la ligne dans son air « Hymen ! Viens dissiper une vaine frayeur ». Julien Behr (Jason) se satisfait d’un phrasé violent, plus heurté que dramatique, qu’accompagne une prestation scénique sans nuance : le personnage, uniformément agité, le verre ou la bouteille à la main, n’a rien d’un Jason en proie aux tourments. Joyce -El-Khoury est Médée. Si la chanteuse cherche ses marques au cours du premier acte, le personnage prend forme au cours des deux suivants. Malgré quelques aigus tirés, la voix est d’une belle couleur et les scènes de fureur de la fin ne sombrent jamais dans le cri. Vocalement, le meilleur moment de la soirée est l’air de Néris, « Ah ! Nos peines seront communes », magnifiquement interprété par Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, avec le contrechant d’un basson expressif, dans un environnement scénique allégé, en cet instant, de tout objet inutile.
Car la mise en scène, hélas, ne parvient pas à télescoper la fièvre et le hiératisme qui donneraient un style tragique au spectacle. Pour montrer combien le mythe est vivant, Marie-Ève Signeyrole fait doubler Médée par une comédienne assise sur une chaise, qui donne sa vision de l’histoire avec force paroles édifiantes (une lettre de Médée citée par Ovide, des extraits d’enquêtes journalistiques), lesquelles, dès l’ouverture, perturbent le déroulement de l’ouvrage. On a droit à ce type d’ajouts jusqu’à la fin, via une « Mère Michel qui a perdu son chat », fredonnée par plusieurs voix lors de l’un des moments les plus tragiques ! Pour le reste, ce sont toujours les mêmes vidéos paresseuses (avec en prime quelques minutes de Betty Boop quand Médée prononce le mot « parricide »), les mêmes soldats cruels et moqueurs, les femmes victimes de tous les sévices. Mettre en scène la violence n’est pas chose facile. Ce ne sont pas les gifles et les chaises culbutées qui en sont les meilleures médiatrices, et les membres du chœur Accentus, préparés par Christophe Grapperon et très à l’aise musicalement, ne sont pas les mieux aidés par la mise en scène.
Dans la fosse, Laurence Equilbey dirige avec prudence l’Insula Orchestra, avant qu’à partir du deuxième acte, et surtout du troisième, les instrumentistes libèrent la sauvagerie qu’on attend d’eux, et donnent raison à cette musique qui se souvient de Gluck et de Haydn, mais a du mal à se départir d’une certaine raideur. Certes, Cherubini a choisi de maintenir une progression sonore au fil des actes, mais on peut espérer qu’au cours des représentations suivantes, l’orchestre donnera plus tôt la preuve de l’énergie dont il est capable. Cette production de Médée sera reprise les 8, 11 et 13 mars 2025 à l’Opéra Comédie de Montpellier. À cette occasion, l’Orchestre National Montpellier Occitanie sera placé sous la direction de Jean-Marie Zeitouni.
CHRISTIAN WASSELIN