Opéras Medea à Naples
Opéras

Medea à Naples

08/01/2026
Medea. © Luciano Romano

Teatro San Carlo, 13 décembre

L’infanticide entraîne l’apocalypse : collision de planètes, foule en panique, déflagration finale. C’est l’image fulgurante qui referme la nouvelle Medea inaugurale du Teatro San Carlo de Naples – un hommage explicite à Melancholia de Lars von Trier, dont le metteur en scène, Mario Martone, s’inspire tout au long du spectacle. Voilà posé, dès le premier acte, le cadre d’une mondanité ostentatoire : un manoir majestueux avec son grand jardin, écrin d’une fête de noces où s’étale la vacuité d’une société apathique, engoncée dans ses conventions.

L’action, volontairement ralentie, presque immobile, installe une tension sourde, prélude à l’irruption de celle qui va tout bouleverser. Medea fait son entrée depuis le parterre, évoluant sur cette frontière – physique et symbolique – entre public et plateau, que Martone exploitera pour un face-à-face constant entre la femme rejetée, fiévreuse et menaçante, et ce milieu policé dont elle cherche à arracher un Giasone d’emblée vacillant, proie facile de son charme vénéneux.

Au II, la perspective s’inverse : la scène dévoile l’extrémité du jardin, s’ouvrant sur la mer et le clair de lune, tandis que le public, désormais côté maisonnée, se retrouve au cœur de la cérémonie. L’ordre est ainsi renversé : Medea a conquis le plateau, où elle prépare la vengeance qui mènera à la catastrophe. Cette porosité entre salle et scène abolit toute distance de la tragédie, évitant à la fois la rhétorique et la froideur : nous sommes pris à témoin, immergés corps et âme dans la détresse de celle qui s’apprête à commettre l’irréparable.

La beauté des décors, l’élégance des costumes évoquant la haute société anglaise du XIXe siècle, l’indifférence glacée des lieux : tout concourt à amplifier le tourment de l’héroïne, lui offrant un écrin idéal pour laisser surgir, dans la tension fébrile de son corps et de son visage, les démons qui la dévorent.

Une lecture qui trouve en Sondra Radvanovsky une interprète chauffée à blanc, au charisme halluciné : de la plainte douloureuse à la fureur hystérique, ponctuée de sanglots, cris étouffés ou rires sardoniques, la soprano américano-canadienne compose un portrait troublant, glaçant même, mais bouleversant d’humanité. Certes, on souhaiterait une émission plus homogène sur l’ensemble de la tessiture et une diction plus incisive – indispensable dans cette version italienne, où l’expressivité repose en grande partie sur le tranchant de l’articulation. Mais son endurance vocale et son intensité psychologique imposent le respect. À ses côtés, le Giasone de Francesco Demuro déçoit : scéniquement terne, vocalement instable, éclipsé jusque dans son duo avec la Glauce fraîche et stylée de Désirée Giove, à laquelle ne manque qu’un soupçon de naturel pour s’épanouir pleinement.

Giorgi Manoshvili impose un Creonte noble et éloquent, tandis qu’Anita Rachvelishvili, en Neris, opte pour un pathos saisissant mais stylistiquement hors de propos, en décalage avec la lecture de Riccardo Frizza – une direction apollinienne, enveloppant la force tellurique de la partition d’une sobre élégance, loin des dramatisations baroques ou des débordements romantiques. Sa baguette, d’une clarté exemplaire, exalte l’architecture symphonique dans un équilibre millimétré des pupitres et une tension rythmique implacable. Au sommet, la scène de la tempête au début du III, avec son époustouflante accumulation d’énergie.

L’orchestre maison séduit par la transparence des cordes et la chaleur des bois dans les nombreux passages concertants – superbe basson de Giovanni Costa dans l’air de Neris. Mention spéciale aux chœurs, admirables de mordant et de densité contrapuntique, que nous avons le privilège d’entendre de l’intérieur lors de la scène de mariage, chantée depuis les rangs du parterre. Un spectacle qui, sans ébranler nos repères, nous offre le rare plaisir d’une immersion absolue.

PAOLO PIRO

Giorgi Manoshvili (Creonte)
Désirée Giove (Glauce)
Francesco Demuro (Giasone)
Sondra Radvanovsky (Medea)
Anita Rachvelishvili (Neris)
Riccardo Frizza (dm)
Mario Martone (ms)
Carmine Guarino (d)
Daniela Ciancio (c)
Pasquale Mari (l)
Alessandro Papa (v)
Daniela Schiavone (ch)

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Partenope à Naples

Partenope à Naples

Opéras An American in Paris à Genève

An American in Paris à Genève

Opéras Don Giovanni à Gand

Don Giovanni à Gand