Opernhaus, 1er mars
C’est à Zurich en 2014 que Barrie Kosky avait mis en scène La fanciulla del West, son premier opéra de Puccini, et c’est avec la même équipe qu’il y revient cette fois pour Manon Lescaut. Il faut d’abord redire quel extraordinaire directeur de chœurs est l’Australien. Il le prouve une fois encore ici avec une scène d’ouverture d’anthologie, qui n’est pas sans rappeler son fabuleux Saul de Haendel à Glyndebourne, puis au Châtelet. Formidablement préparés tant physiquement que vocalement, les chœurs de -l’Opéra de Zurich chantent, courent et dansent avec un apparent naturel qui ne peut évidemment qu’être le fruit d’une organisation millimétrée, portant des masques grimaçants entre Ensor et Chagall, ainsi que des costumes XVIIIe qui contrastent avec les vêtements contemporains des solistes. En costume et chemise, mais sans cravate, Lescaut et Des Grieux la jouent jeunes cadres dynamiques, tandis que Manon est dans l’alternance de robes que l’on attend de l’héroïne. Géronte est représenté avec une austère raideur de banquier zurichois (on se demande même si Kosky ne s’est pas amusé à en faire le sosie de son collègue Andreas Homoki, patron jusque cet été encore de l’Opéra de Zurich).
L’extraordinaire mobilité des chœurs se double ici d’une sorte de boucle rituelle rappelant les figures mécaniques qui glissent sur un rail quand sonnent les horloges à coucou de la Forêt-Noire. En fond de scène – un mur de béton gris où apparaissent les restes d’une peinture de forêt à la Watteau –, une haute porte à vantaux s’ouvre pour laisser avancer de jardin à cour divers véhicules tractés par les mêmes faux chevaux et avec le même faux cocher aux allures de faucheuse : la diligence d’Arras par laquelle arrive Manon, le coupé dans lequel elle s’enfuit avec Des Grieux, un invraisemblable carrosse doré en forme de boudoir luxueux qui tient lieu de décor à tout le deuxième acte et enfin, à l’acte III, le fourgon cellulaire qui amène les prisonnières au Havre. Plus rien ne roule au IV, Manon se retrouvant, comme il se doit, seule, perdue et abandonnée sur une scène vide. Mais Kosky est aussi un maître quand il s’agit de placer et de faire bouger ses solistes.
La direction de Marco Armiliato est résolument enthousiaste et sonore, mais massive et globale, parfois même pesante, au risque de couvrir certains solistes. On rêve plus d’une fois de rubati, de détails, de moments plus diaphanes, mais il faut sans doute accepter cette approche plus opulente que subtile, dans laquelle s’inscrit d’ailleurs la Manon d’Elena Stikhina. Plus crédible en femme couverte de bijoux du II qu’en ingénue minaudant au I, ou même en prisonnière à bout de forces au IV, la soprano russe ne manque pas d’atouts : timbre velouté, voix très homogène, projection généreuse et sensualité incontestable – son numéro dansé est digne de Salome. Mais il faut accepter, dans une certaine tradition russe, une articulation approximative et un chant qui privilégie le son sur le mot.
Nous ne sommes pas convaincus par le Lescaut de Konstantin Shushakov, manquant de graves, correct mais globalement un peu fade. Louanges, en revanche, pour Saimir Pirgu, Des Grieux élégant et puissant, sans jamais tomber dans la caricature. Rien de marquant ni d’indigne dans les seconds rôles.
NICOLAS BLANMONT