Gran Teatre del Liceu, 20 mars
Avec Manon Lescaut, Giacomo Puccini ne se contente pas de raconter une passion vouée à l’anéantissement. Il compose une odyssée de la démesure où le désir se nourrit d’illusion avant de se retourner contre lui-même. L’amour y brûle d’une flamme trop vive pour survivre au réel, tandis que l’ascension sociale, un temps promise comme délivrance, se mue inexorablement en vertige. Créée à l’Oper Frankfurt en 2019 (voir O. M. n° 157 p. 36) puis reprise au Gran Teatre del Liceu pour six représentations, la production d’Àlex Ollé sonde, sous la surface mélodramatique de l’œuvre, la violence d’un monde qui engendre ses propres naufrages. Manon n’y apparaît plus comme l’héroïne capricieuse partagée entre luxe et passion, mais comme un corps déplacé, une identité en transit. Migrante sans papiers venue d’un ailleurs indistinct, elle incarne à la fois la soif de liberté et le mirage d’un Occident fantasmé. Ce que Puccini pressentait déjà – la marchandisation du désir et l’échange des corps contre la sécurité – trouve ici une résonance d’une âpreté fulgurante.
Avant même que l’orchestre ne respire, une caméra de surveillance capte le franchissement clandestin d’une frontière et place d’emblée l’intime sous le signe du contrôle. Dans cette optique, la scénographie d’Alfons Flores élabore une série de non-lieux spectaculaires – gare routière au plafond brutaliste, club de striptease saturé de tubes fluorescents, cellules de prison labyrinthiques – cristallisant des atmosphères où rien ne semble s’enraciner. C’est dans ces espaces que le chœur, d’une implication sans réserve dès le premier acte, impose une intensité marquante. Les costumes de Lluc Castells, clinquants, streetwear et ostensiblement low cost, en accentuent encore la vérité crue, tandis que les lumières acérées de Joachim Klein découpent les silhouettes et enveloppent chaque scène d’une solitude presque clinique.
Au-dessus du plateau, quatre lettres monumentales forment le mot « LOVE », idole creuse à l’instar d’un slogan publicitaire, dont l’emprise visuelle ne cesse de croître. Au dernier acte, elles pivotent au ralenti dans un ultime basculement, sous lequel Manon s’efface dans les bras de Des Grieux. Dès lors, le désert final n’est plus seulement un milieu hostile, mais le reflet d’une civilisation où les affects eux-mêmes sont consumés.
La distribution vocale, en dépit de profils contrastés et de voix peu acclimatées à l’italianità, atteint une cohésion exemplaire. Asmik Grigorian, qui fréquente ce rôle depuis plusieurs années, l’habite de tout son être et traverse désormais ses excès avec une souveraineté magnétique. Son chant, d’une beauté saisissante, ne se dissocie jamais du geste dramatique : comédienne née autant que chanteuse, elle fait de chaque phrase musicale un acte de présence totale.
Ivan Gyngazov prête à Des Grieux un lyrisme ardent et généreux, porté par un souffle ample ; on regrettera cependant une diction négligée et un timbre mat qui ternissent par instants l’éclat de l’engagement. Iurii Samoilov esquisse un Lescaut sanguin, tour à tour protecteur et opportuniste à l’égard de sa sœur. Filip Filipović incarne avec aisance Edmondo, l’étudiant ami de Des Grieux, à la désinvolture maladroite. Donato Di Stefano campe quant à lui un Geronte lubrique et mafieux, dont la rudesse vocale et l’aplomb scénique façonnent un personnage inquiétant. Les rôles adjacents complètent l’ensemble, sans faillir à l’exigence collective.
Dans la fosse, Josep Pons privilégie la tension à l’effusion. L’orchestre avance comme une matière incandescente, sans pathos complaisant. Sous sa battue, la musique de Puccini ne soupire pas, elle embrase. Au terme de la représentation demeure une Manon Lescaut d’une rare cohérence conceptuelle, qui rappelle que l’opéra, lorsqu’il se risque à l’épreuve du présent avec clairvoyance, cesse d’être simple patrimoine pour retrouver sa nécessité brûlante. Rarement l’œuvre aura semblé à ce point dangereusement actuelle, troublante.
CYRIL MAZIN
Asmik Grigorian (Manon Lescaut)
Iurii Samoilov (Lescaut)
Ivan Gyngazov (Renato Des Grieux)
Donato Di Stefano (Geronte di Ravoir)
Filip Filipović (Edmondo)
Leonardo Domínguez (L’Oste)
Mercedes Gancedo (Un musico)
Álvaro Diana (Un maestro di ballo)
Andrea Antognetti (Un lampionaio)
Dimitar Darlev (Un sergente)
Walter Bartaburu (Un comandante)
Josep Pons (dm)
Àlex Ollé (ms)
Alfons Flores (d)
Lluc Castells (c)
Joachim Klein (l)
Emmanuel Carlier (v)
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