Teatro Regio, 24 février
Riccardo Muti au pupitre d’un opéra en version scénique est devenu une rareté. Désormais, cela se produit presque exclusivement à Turin : quatre fois en l’espace de cinq ans, dont trois en collaboration avec sa fille Chiara à la mise en scène. Une fidélité qui témoigne de l’estime particulière que le maestro porte aux forces artistiques du Teatro Regio, qui sous sa baguette atteignent un niveau d’excellence encore supérieur à l’accoutumée.
Pour cette nouvelle collaboration, le choix s’est porté sur Macbeth, ouvrage que le chef fréquente assidûment depuis plus d’un demi-siècle. Il en a d’ailleurs laissé, en 1976, une gravure de référence pour EMI. Dans sa lecture actuelle, les éclats du Muti « à l’ancienne », vigoureux et tranchants, parfois même impérieux, coexistent avec une approche plus réfléchie et méditative, soucieuse d’explorer les raffinements de l’écriture orchestrale sans jamais relâcher la tension dramatique. Ainsi, la stretta entraînante du finale I (avec un chœur éclatant en l’occurrence, comme d’ailleurs dans « Patria oppressa » au IV) et les roulements agressifs des timbales alternent avec des tempi plus dilatés, d’où émergent des pianissimi impalpables et des couleurs instrumentales évocatrices.
Dans le rôle-titre, Luca Micheletti compose un Macbeth scéniquement assuré et soigne son phrasé avec un réel sens du détail ; dommage que la voix manque de projection et que l’aigu reste en retrait. Lidia Fridman trouve en Lady Macbeth un emploi à la mesure de son tempérament et de ses moyens vocaux. Sa Lady, dénuée de toute douceur féminine et résolument dominatrice, semble exiger du mari le crime comme preuve de virilité : son amour, nourri de peur et de mépris, ne s’exalte que dans le sang. Le lit qui se profile au II devient dès lors le symbole non seulement du sommeil et du cauchemar, mais aussi de la domination et de l’humiliation. Cette oscillation entre adulation et violence s’exprime dans un chant techniquement solide et nuancé, quoique lui aussi limité en projection. On est moins convaincu par le Banco pâle et anonyme de Maharram Huseynov et par le Macduff peu charpenté de Giovanni Sala. Parmi les seconds rôles, on signalera l’excellente Dama de Chiara Polese.
Comme l’explique sa longue note d’intention, Chiara Muti rattache son concept scénique au paradoxe énoncé par les sorcières de Shakespeare – « fair is foul and foul is fair » – qui introduit le double thème des apparences trompeuses et de la subversion morale : ce qui semble bon est corrompu, ce qui paraît obscur détermine le cours des événements, préfigurant la chute de Macbeth. Par la voix des sorcières, deux vérités opposées se valent, traduisant un renversement des valeurs et un déséquilibre du jugement : bien et mal, juste et injuste, moral et immoral. Dans cette perspective, la lande grise et fangeuse qui s’offre au regard du spectateur, délimitée horizontalement par une arcade suggérant un vaste œil, baignée d’une lumière livide et animée par les corps boueux des sorcières, devient métaphore de la matière grise opaque de l’esprit de Macbeth, lieu où la pensée du crime s’insinue avec l’angoisse de devoir l’accomplir. Ainsi, sorcières et apparitions ne sont autres que les projections d’un esprit fiévreux et aliéné, empoisonné par l’obsession du pouvoir.
Cette conception qui sonde l’intériorité du protagoniste, sans être inédite, est développée avec clarté dans un contexte visuel d’indéniable force suggestive, marqué par quelques heureuses intuitions, telle celle de montrer Macbeth en roi d’apparence et non de substance, presque un rôle qu’il s’efforce d’endosser. Et que tous ceux qui l’entourent lui rappellent inconsciemment par leurs regards ; emblématique à cet égard, le « Brindisi » du II, où, d’ailleurs, le pas très lent et sforzato imposé par le chef contribue à faire affleurer l’angoisse et la tension sous-jacentes. Également réussi, le retour de Macbeth dans l’antre des sorcières, conçu comme un voyage dans la psyché, à la lisière du sommeil et de la veille : croyant les interroger, Macbeth ne fait en réalité que se confronter à lui-même. Dans ce cauchemar à yeux ouverts trouvent place les danses – réintégrées pour l’occasion dans la partition – traversées de réminiscences du passé et de nœuds infantiles irrésolus.
En définitive, une mise en scène qui, dans le sillage d’une lecture fidèle au livret, dialogue efficacement avec la dimension musicale, contribuant à la réussite de la production.
PAOLO DI FELICE
Luca Micheletti (Macbeth)
Maharram Huseynov (Banco)
Lidia Fridman (Lady Macbeth)
Chiara Polese (Dama di Lady Macbeth)
Giovanni Sala (Macduff)
Riccardo Rados (Malcolm)
Luca Dall’Amico (Medico)
Riccardo Muti (dm)
Chiara Muti (ms)
Alessandro Camera (d)
Ursula Patzak (c)
Vincent Longuemare (l)
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