Opéras Macbeth à Bâle
Opéras

Macbeth à Bâle

25/02/2026
Sam Carl, Iain MacNeil, Heather Engebretson, Hope Nelson, Rolf Romei et Ervin Ahmeti. © Ingo Höhn

Theater Basel, 1er février

Le metteur en scène, réalisateur et comédien berlinois Herbert Fritsch est un homme de théâtre tout à fait singulier. En tant que directeur d’acteurs, on l’identifie immédiatement à son sens affûté du burlesque. Un art de mettre les corps en perpétuel déséquilibre, en poussant à l’extrême les gestuelles saccadées, et un plaisir évident à fabriquer des gags scéniques en tant que véritables – et très respectables – propositions esthétiques. Jamais une simple facilité, mais plutôt une subtile mécanique, qui manie l’absurde et le « nonsense » avec la précision d’un métronome. 

Mais une machine du rire aussi implacable peut-elle convenir au sombre Macbeth ? Eh bien oui ! Après tout, dans les pièces de Shakespeare, même tragiques, les répliques à double fond voire les clins d’œil surabondent, et le public s’esclaffe à plus d’un moment. Alors, quand on laisse carte blanche à Herbert Fritsch pour greffer son théâtre génialement acide, humain jusque dans ses exagérations clownesques, sur une musique aussi puissante et rythmiquement énergique que celle de Verdi, le résultat devient détonant. Ces bras qui surgissent en cadence sur certains accompagnements stéréotypés de « grande guitare », ces corps de conspirateurs qui se dandinent, ces mimiques outrées sur les forte : tout cela pourrait être insupportable, et pourtant, ici, on jubile, parce que tout est pensé, calibré, et surtout tenu, avec un sens du tempo comique qui ne lâche jamais prise.

Ceci aussi parce que Fritsch, de surcroît excellent décorateur, sait construire autour de ses pantomimes des environnements d’une singulière magie, tout en couleurs franches et découpes simples. Cette fois, juste des cadres concentriques rouges, comme un théâtre de marionnettes d’une étrange profondeur, où la lumière semble provenir de partout et de nulle part. Un fabuleux présentoir pour des costumes uniformément noirs, vaguement Renaissance, sur lesquels tranche fortement Lady Macbeth, seule silhouette en blanc.

Au centre de ce dispositif, la soprano américaine Heather Engebretson impressionne par sa voix à la fois puissante, flexible, un rien métallique, idéale pour le personnage, mais aussi par sa présence physique particulière : très petite, presque comme une poupée, partenaire d’un Macbeth – le baryton canadien Iain MacNeil – quant à lui très grand. Un véritable gisement expressif que la disparité de ce couple par ailleurs remarquablement agile scéniquement, et que Fritsch pousse à se déchaîner. On aura rarement vu un Macbeth porter sa Lady à bout de bras, ou encore la faire passer sous ses jambes écartées comme un fétu sans poids. Et comme Iain MacNeil est aussi un athlète consommé, il peut même chanter adossé à un mur les genoux pliés (essayez donc, pour voir !) ou arriver au banquet en exécutant une roue parfaite. On n’en demande pas forcément autant pour incarner le rôle, mais une telle performance reste époustouflante, sans compter que les bonnes prestations de MacNeil en troupe à l’Opéra de Francfort ne laissaient pas du tout entrevoir une aussi respectable voix de baryton Verdi, avec un véritable sens de la ligne et des couleurs.

Vocalement, on est aussi à la fête avec le Banco de Sam Carl, d’une véritable profondeur, mais beaucoup moins avec Rolf Romei, titulaire de tous les emplois wagnériens à Bâle, et qui, là, vraiment, ne peut plus du tout chanter un rôle italien décemment, même réduit au seul air et duo de Macduff. Scéniquement, en revanche, le ténor suisse reste idéal dans sa composition d’ahuri politique, aussi décalé que les autres personnages, comme ce médecin et cette suivante complètement carnavalesques dans la scène de somnambulisme, qui finissent par empoigner Lady Macbeth, l’un par les épaules et l’autre par les pieds, en faisant mine de vouloir la balancer dans la fosse d’orchestre, avant, plus prudemment, de réitérer le même geste vers les coulisses. Que dans de telles conditions Lady Macbeth n’essaie même pas de filer piano son contre- bémol final reste assez excusable.

Stimulé de surcroît par la direction vive et précise de Dirk Caftan, et avec l’apport décisif d’un excellent chœur, totalement dynamisé par le metteur en scène, vraiment un Macbeth unique, expérience strictement non reproductible, que seul un véritable théâtre de troupe pouvait porter à ce degré d’engagement collectif.

LAURENT BARTHEL

Iain MacNeil (Macbeth)
Sam Carl (Banco)
Heather Engebretson (Lady Macbeth)
Hope Nelson (Dama di Lady Macbeth)
Rolf Romei (Macduff)
Ervin Ahmeti (Malcolm)
Peter Keller (Roi Duncan)
Marius Aron (Medico)
Dirk Kaftan (dm)
Herbert Fritsch (ms/dc)
Cornelius Hunziker (l)

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