3 CD Château de Versailles Spectacles CVS 132

Cinq mois après un concert mémorable au Festival de Beaune 2023 (voir O. M. n° 195 p. 52), Stéphane Fuget gravait en studio, au Château de Versailles, L’incoronazione di Poppea, avec une distribution en partie différente. Le disque restitue l’essentiel de ce qui nous avait enthousiasmé sur le vif, à commencer par le primat absolu accordé au mot et à l’affect, et par cette vie et cette théâtralité de tous les instants, portées par un ensemble instrumental réduit (six continuistes, dont le chef, plus deux violons et un alto pour les ritornelli) captivant par sa mobilité, son sens du discours et des enchaînements. Cet enregistrement fait aussi entendre le travail extrêmement personnel de Stéphane Fuget – sa signature – sur les styles d’intonation du parlar cantando, affirmé dès le « Deh » de Fortuna (Claire Lefilliâtre) ouvrant le Prologue, et particulièrement bien défendu par certains des interprètes, tels Eva Zaïcik ou Alex Rosen. Signalons encore que la version présentée intègre des pages rarement entendues, issues du manuscrit dit « de Naples », comme la Sinfonia introductive, la belle plainte d’Ottavia au II (« Eccomi quasi priva ») ou le chœur des Amori du finale.
L’alchimie vocale diffère sensiblement de celle du concert, surtout par la présence du sopraniste Nicolò Balducci, succédant en Nerone à Isabelle Druet. Assumant bien la tessiture, malgré quelques sol tirés, il campe un empereur plus monochrome, franchement eroe effeminato, postadolescent capricieux, moins apte à traduire les facettes plus implacables du personnage. La proximité de timbre avec Poppea, une Francesca Aspromonte un rien plus sombre, toujours très sensuelle mais à l’émission par moments durcie, crée par ailleurs un trouble pas inintéressant. L’Ottavia d’Eva Zaïcik enthousiasme toujours, tant par la splendeur de la voix que par une déclamation et un engagement dramatique qu’on ne lui a jamais entendus ailleurs, et Ottone se confirme parfait de tessiture pour Paul-Antoine Bénos-Djian, qui en souligne toutefois énormément le pathos, en un italien perfectible.
La basse d’Alex Rosen (après Luigi De Donato à Beaune) offre une couleur très adéquate pour Seneca – même si on lui attendait plus de marge dans l’extrême grave –, et son discours est plus fluide, moins monolithique que chez beaucoup de titulaires du rôle. Les nourrices de Juan Sancho et Nicholas Scott sont fort drôles, quoique peut-être insuffisamment contrastées de timbre, mais l’Arnalta du second, franchement caricaturale, manque d’une vraie ligne dans sa berceuse. De la nombreuse distribution, citons encore Camille Poul, piquante Drusilla, et Jennifer Courcier, très vive tant en Amore qu’en Damigella. Un vrai enrichissement de la discographie.
THIERRY GUYENNE
Francesca Aspromonte (Poppea) – Nicolò Balducci (Nerone) – Eva Zaïcik (Ottavia) – Paul-Antoine Bénos-Djian (Ottone) – Camille Poul (Drusilla) – Alex Rosen (Seneca) – Jennifer Courcier (Amore, Damigella) – Ana Escudero (Virtu, Valetto) – Nicholas Scott (Arnalta) – Juan Sancho (Nutrice, Lucano) – Claire Lefilliâtre (Fortuna, Pallade, Venere) – Marco Angioloni (Liberto) – Geoffroy Buffière (Mercurio, Littore)
Les Épopées, dir. Stéphane Fuget (dm)
3 CD Château de Versailles Spectacles CVS 132
.