Théâtre, 29 janvier
Derrière le titre un brin mystérieux de L’Homme qui aimait les chiens se cache le troisième ouvrage lyrique de Fernando Fiszbein (jeune compositeur né en Argentine en 1977) mettant en scène Trotski, figure légendaire du communisme en exil, et son assassin Ramón Mercader, espion espagnol à la solde de Staline, d’après le best-seller du Cubain Leonardo Padura publié en 2009. Passionnée par l’ouvrage, la comédienne et réalisatrice Agnès Jaoui en parle à Fernando Fiszbein, par ailleurs auteur des bandes originales de ses films Place publique et Au bout du conte, qui élabore avec elle un livret… approuvé par Padura en 2016.
Si l’assassinat demeure un ressort dramatique de choix à l’opéra, il apparaît en revanche assez peu sur scène, du moins de façon explicite ces dernières années, hormis assez crûment chez Salvatore Sciarrino (Luci mie traditrici), Alexandre Raskatov (Germania, Animal Farm) ou John Adams (The Death of Klinghoffer). Raison de plus pour éluder cette scène dans le préambule de L’Homme qui aimait les chiens grâce à un montage de photos – le fameux piolet utilisé par l’assassin, les taches de sang au sol…
C’est que le roman-fleuve se présente d’abord comme le journal intime de Mercader qui, sous divers pseudonymes (Jacques Mornard, Frank Jackson, Ramón López), passa en Espagne de l’armée républicaine durant la guerre civile au NKVD, l’ancêtre du KGB, pour infiltrer les milieux trotskistes français au cours des années 1930. Chargé par Staline d’assassiner « le Vieux », il part pour le Mexique en 1939 en se faisant passer pour un journaliste canadien, gagne peu à peu la confiance de Trotski et, lors d’une visite, ayant dissimulé un piolet sous un imperméable, porte un coup fatal au leader révolutionnaire, en août 1940.
Est-ce un sujet d’opéra ? Sans conteste, même si nous sommes loin du scénario du film de Losey, L’Assassinat de Trotsky (avec Delon et Burton en 1972), car ici le livret mêle assez finement les scènes fortes : les contradictions de Mercader, ballotté entre l’extrémisme de sa mère, Maria Caridad, et les pressions des sbires de Staline, la vie en exil de Trotski, toujours plongé dans ses travaux, mais que l’on voit aussi en compagnie de la peintre Frida Kahlo, dans son jardin à soigner ses cactus, ou encore avec son fidèle lévrier.
Jacques Osinski, qui avait déjà mis en scène les deux premiers ouvrages du compositeur (Avinera de los Incas 3518 en 2015 et Cosmos d’après Gombrowicz en 2022) et le vidéaste Yann Chapotel (Lohengrin de Sciarrino, Donnerstag aus Licht de Stockhausen…) font se succéder de brèves scènes à partir de transparents où s’animent photos et films d’archives, dates… qui donnent un relief à la fois historique et narratif au jeu des chanteurs évoluant dans un cadre dépouillé. Agnès Jaoui, en voix off, lit des passages du livre tandis que le visage de Trotski apparaît lors de son arrivée au Mexique, Fernando Fiszbein harmonisant les inflexions de sa voix à celles d’un clavier selon un procédé rendu célèbre par Steve Reich – Different Trains, City Life.
Le soin apporté à ce renouvellement constant des images tient en haleine sur près d’une heure et demie, malgré une partition sans grande ampleur, qui piétine trop souvent entre une ligne vocale de type parlé-chanté peu lyrique et un accompagnement instrumental haché et grisâtre, néanmoins rehaussé par quelques trouvailles sonores. Dommage, car entre Trotski (le ténor Pierre-Emmanuel Roubet), son épouse Natalia Sedova (l’alto Camille Merckx), Mercader (le baryton-basse Olivier Gourdy), Sylvia Ageloff (la soprano Juliette Allen) et Caridad (la soprano Léa Trommenschlager), l’investissement est total, autant que celui des sept instrumentistes de l’Ensemble Court-Circuit, dirigé par le toujours parfait Jean Deroyer.
Le sujet aurait peut-être gagné à être traité comme une Passion contemporaine, à l’instar du drame de The Death of Klinghoffer, plutôt qu’à travers une suite de séquences d’un docu-fiction – d’où ce hiatus entre l’image, la musique et l’Histoire.
FRANCK MALLET
Olivier Gourdy (Ramón Mercader)
Pierre-Emmanuel Roubet (Trotski)
Juliette Allen (Sylvia Ageloff, Le miséreux)
Léa Trommenschlager (Caridad)
Camille Merckx (Natalia Sedova, Rubby Weil)
Vincent Vantyghem (Kotov)
Jean Deroyer (dm)
Jacques Osinski (ms)
Yann Chapotel (dv)
Catherine Verheyde (l)
Sylvette Dequest (c)
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