
2 CD Pentatone PTC 5187 492
La mort est omniprésente dans cet opéra en quatre actes, dont on avait longtemps oublié l’existence. Ce n’est pas, même si le titre en est le même, le chef-d’œuvre lyrique de Korngold, créé en 1920 d’après Bruges-la-morte, le roman de Rodenbach, mais son contemporain presque exact, adapté, lui, d’une pièce de D’Annunzio, créée en français par Sarah Bernhardt (dans le rôle d’Anne) en 1898. Nadia Boulanger est créditée ici comme unique compositrice de cette Ville morte. En fait, il s’agit d’une collaboration (à quel niveau exact ?) entre elle et Raoul Pugno, célèbre pianiste et professeur au Conservatoire, dont elle était alors très proche. Ensemble, en 1910, ils avaient déjà mis en musique Les Heures claires, d’après des poèmes de Verhaeren.
La création de La Ville morte, qui aurait dû intervenir en 1914 à l’Opéra-Comique, fut annulée du fait du déclenchement de la Grande Guerre, quelques mois après le décès de Pugno. Il ne semble pas que par la suite Nadia Boulanger ait eu l’intention de reprendre ce travail commun, dont subsiste seulement une partition chant-piano. Il fallut donc attendre 2005 pour que cet opéra voie enfin le jour lors du Festival « Chigiano » de Sienne, dans une version complétée et aménagée. Deux ans plus tard, il fut repris à Göteborg.
La version choisie pour cet enregistrement est celle qui, après avoir été donnée à Athènes, en janvier 2024 (voir O. M. n° 200 p. 45), est venue trois mois plus tard au Skirball Center de New York, avec la même distribution. Sous l’autorité de David Conte, Joseph Stillwell et Stephan Cwik en ont assuré la révision, en décidant de l’orchestration pour un petit ensemble ainsi que de quelques modifications minimes dans le déroulement du récit.
Telle qu’elle se présente à nous, La Ville morte est une œuvre forte, savante, portée dès son origine par une inspiration musicale résolument novatrice, dans la lignée de Debussy. Ses ressemblances sont d’ailleurs multiples – dans les mots comme dans les notes – avec Pelléas et Mélisande qui, en 1902, avait tant marqué la jeune génération artistique. Venu de D’Annunzio, comme Le Martyre de saint Sébastien créé en 1911, le livret reste certes fortement marqué par son époque, mais les rapports névrotiques qu’entretiennent les quatre personnages ainsi que le cadre de la Grèce, où passé et présent tendent à se confondre, donnent au récit tout entier une dimension intemporelle.
À des degrés divers, on peut reprocher aux chanteurs leur manque de familiarité avec la langue française. Laurie Rubin, dans le rôle d’Anne, nous paraît la plus juste, la plus convaincante. Melissa Harvey, Joshua Dennis et Jorell Williams, ses partenaires, ont le mérite de s’être lancés, fort honorablement d’ailleurs, dans cette aventure à tous égards archéologique. Comme l’or de Mycènes, cet opéra disparu méritait, c’est certain, d’être exhumé. On ne peut qu’en féliciter Neal Goren, qui, avec la minutie et l’ardeur que doit avoir tout archéologue, dirige le Talea Ensemble sur ces riches terres dont on ne connaissait plus guère que le nom.
PIERRE CADARS
2 CD Pentatone PTC 5187 492
Melissa Harvey (Hébé) – Laurie Rubin (Anne) – Joshua Dennis (Léonard) – Jorell Williams (Alexandre)
Talea Ensemble, dir. Neal Goren
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