Théâtre Graslin, 14 janvier
Dans cette nouvelle Traviata de qualité, la metteuse en scène Silvia Paoli entend dénoncer une société patriarcale et bigote qui ne laisse aucune place honorable à des femmes libres, qu’elles soient demi-mondaines ou artistes. Violetta est ici une actrice de la fin du XIXe siècle qui, bien qu’ayant gagné son indépendance par son art, reste désespérément en quête de reconnaissance. Ce statut professionnel n’est en fait que peu exploité, en dehors du décor figurant un théâtre, que quelques toiles peintes inspirées de Vallotton et Vuillard viennent transformer en intérieur pour le second acte campagnard. Cette lecture résolument féministe nous vaut des tableaux saisissants, comme ce Prélude où une ballerine, tombée après une ultime pantomime, est piétinée par une rangée d’hommes ; ou encore ce final du deuxième acte où l’héroïne est lentement dévêtue de sa tenue de soirée par une foule qui la déshumanise.
On est plus partagé sur le côté très univoque d’une vision où tous les hommes sont des salauds : faut-il vraiment voir en Alfredo seulement un enfant gâté égoïste et sûr de sa supériorité sociale ? En son père un monstre froid d’hypocrisie, insensible au sacrifice qu’il exige ? Ici, même le docteur Grenvil ne montre aucune compassion pour sa patiente à l’agonie. Les personnages sont ainsi privés de toute ambivalence, pourtant sensible dans la musique, et surtout, de toute évolution. En effet, c’est désespérément seule que meurt l’héroïne, illusionnée par une lettre du père Germont écrite en fait par la fidèle Annina, et le retour final d’Alfredo et de son père est seulement rêvé par elle, leurs voix provenant des coulisses.
La noirceur de la thèse est heureusement un peu allégée par la fantaisie de certains tableaux, comme, à la fin du I, ces chorégraphies mêlant danseuses et danseurs en tutu, ou encore l’amusante fête chez Flora qui, dans ses codes vestimentaires, cultive soigneusement l’inversion des genres. Nos réserves sur la mise en scène sont minorées par la qualité de la réalisation musicale et l’engagement total du rôle-titre.
Deux Violetta et Alfredo alternent dans cette série. À la première, nous avons été séduit par Maria Novella Malfatti, timbre riche et dense, mais qui sait s’alléger en d’impeccables piani dont elle parsème le cantabile du « Ah fors’è lui ». L’« Addio del passato », tout en clair-obscur, est chanté à la corde sur un souffle qui paraît infini, couronné d’un la bémol pianississimo morendo. Si l’agilité paraît prudente dans le brindisi, la soprano italienne se tire avec les honneurs des légèretés du « Sempre libera », délivrant même des ut impeccables et un contre-mi bémol fulgurant. Mais elle sait tout autant donner l’ampleur nécessaire au « Amami Alfredo » comme au poignant « Grand Dio, morir si giovane », dans un geste vocal et scénique constamment juste.
Nous avons été nettement moins convaincu par ses principaux partenaires. Probablement un peu souffrant, tant le médium paraissait éteint et l’aigu difficile, Giulio Pelligra est un Alfredo sans éclat, desservi de surcroît par la nécessité de chanter des coulisses ses dernières interventions. Dionysos Sourbis montre au contraire une bonne voix, n’étaient cette émission appuyée et ce vibrato dans l’aigu – facile au demeurant – qui brouille la justesse, dessinant un Germont monolithique et franchement antipathique, conformément à la mise en scène. Les seconds rôles laissent pareillement partagé, où l’on remarque le baryton sonore de Jean-Vincent Blot (un luxe pour Grenvil !) et la Flora pleine de relief – son look est un hommage manifeste à Josephine Baker – d’Aurore Ugolin, au mezzo chaud et enveloppant. En revanche, des deux artistes en résidence, si Carlos Natale donne à Gastone beaucoup de présence, on a connu plus d’aisance vocale à Marie-Bénédicte Souquet, Annina par ailleurs diligente et pleine de compassion.
À la tête d’un Chœur maison très en forme et d’un Orchestre National des Pays de la Loire solide – mais aux cordes peu suaves –, Laurent Campellone se montre un maître d’œuvre aussi compétent qu’attentif, d’une théâtralité qui ne renonce jamais à l’équilibre fosse-plateau ni à faire chanter les sublimes soli instrumentaux. Après Rennes en février puis Angers en mars, ce spectacle continuera sa route dans les autres théâtres coproducteurs : Tours en juin, puis Montpellier et Nice les saisons prochaines.
THIERRY GUYENNE