Théâtre du Capitole, 27 janvier
Peut-on parler de triomphe à propos d’un opéra dont le sujet est l’Holocauste ? L’émotion ressentie par les spectateurs tout au long de ces deux actes débouche sur des applaudissements sans fin, plus graves que ceux qui saluent généralement un spectacle lyrique. Adapté par Alexander Medvedev d’un roman – en grande partie autobiographique – de Zofia Posmysz, La Passagère évoque la rencontre fortuite, sur un transatlantique voguant vers le Brésil, de Lisa, qui était quinze ans auparavant gardienne SS au camp d’Auschwitz, avec Marta, l’une des prisonnières alors placées sous sa coupe. En partie estompés par le temps, les souvenirs reviennent en force et Lisa se trouve forcée de révéler à son mari, allemand comme elle, son passé le plus impardonnable. À partir d’un sujet aussi brûlant, aussi sérieux, Mieczysław Weinberg a composé à la fin des années 1960 une œuvre d’une dignité et d’une richesse émotionnelle sans égales (voir O. M. n° 217 p. 12).
Le Théâtre du Capitole reprend ici la production qui, en 2022, avait été montée au Tiroler Landestheater d’Innsbruck, avec une mise en scène de Johannes Reitmeier et une scénographie de Thomas Dörfer. Un décor pivotant permet de passer à plusieurs reprises de la cabine du bateau au camp de concentration, et de lier ainsi, jusqu’à les confondre parfois, le présent et le passé. Entre les mondanités de la traversée et les horreurs de l’enfermement carcéral, tout se choque et se brouille tandis que la vérité se dévoile sous son jour le plus insoutenable. Après un tel spectacle, il serait vain de porter un jugement sélectif sur ceux et celles qui y ont apporté leur concours. Insistons toutefois sur la solidité d’une distribution vocale qui ne connaît aucun point faible et qui, avec une même ardeur, s’emploie à rendre à ce récit sa troublante tension dramatique mais également son incontestable beauté formelle.
Impressionnantes l’une et l’autre, Anaïk Morel et Nadja Stefanoff vivent avec une force rare l’affrontement de deux caractères opposés. Dominatrice et jalouse, Lisa se heurte à la fierté et à la détermination de Marta. Le contraste est tout aussi marqué entre Walter, ce mari bien pleutre qu’interprète si finement Airam Hernández, et Tadeusz, le fiancé de Marta, dont Mikhail Timoshenko sait faire ressentir la chaleur humaine inaltérée. Parmi les prisonnières d’Auschwitz, on remarque Bronka (Svetlana Lifar) et Katja (Céline Laborie) qui, le temps d’une prière ou d’une chanson populaire, viennent illuminer un présent aussi douloureux. À un niveau artistique comparable, il faudrait citer toutes celles qui incarnent leurs compagnes d’infortune ainsi que les seconds rôles masculins qui ont la lourde tâche de représenter les différentes formes d’oppression existant dans le camp d’extermination.
Chantée dans pas moins de sept langues, La Passagère se doit d’être portée par un puissant dynamisme. Elle ne peut trouver son juste équilibre que si la direction de l’orchestre – et plus généralement de l’ensemble des interprètes – manifeste autant de force que de finesse, en respectant toujours la grande variété de rythmes, d’innovations mélodiques, de ruptures de ton, de références parfois, que la partition porte en elle.
Tel est bien le cas avec le remarquable travail d’horlogerie musicale effectué par Francesco Angelico, à la tête d’un Orchestre National du Capitole au mieux de sa grande forme. Il était temps que la France découvre enfin ce qui est, sans nul doute, l’un des sommets de la production lyrique du XXe siècle. Plus que jamais son message reste d’actualité.
PIERRE CADARS
Anaïk Morel (Lisa)
Airam Hernández (Walter)
Nadja Stefanoff (Marta)
Mikhail Timoshenko (Tadeusz)
Victoire Bunel (Krystina)
Anne-Lise Polchlopek (Vlasta)
Sarah Laulan (Hannah)
Julie Goussot (Yvette)
Svetlana Lifar (Bronka)
Céline Laborie (Katja)
Francesco Angelico (dm)
Johannes Reitmeier (ms)
Thomas Dörfler (d)
Michael D. Zimmermann (c)