Opéras La Dame de pique à Liège
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La Dame de pique à Liège

09/03/2026
Arsen Soghomonyan, Olga Maslova et Olesya Petrova. © ORW-Liège/Jonathan Berger

Opéra, 27 février

La Dame de pique raconte la descente aux enfers d’Hermann, possédé par l’amour mais surtout par le démon du jeu, et prêt à sacrifier celle qu’il aime à sa passion : épris de Lisa, c’est un amoureux transi qui bascule peu à peu dans la folie. Cette chute graduelle vers l’abîme, on aurait aimé l’entendre et la voir dans la voix et le jeu d’Arsen Soghomonyan. Mais s’il a le timbre assombri d’Hermann, le ténor arménien (qui a inauguré sa carrière en chantant des rôles de baryton) ne se soucie guère de nuances ni d’ambiguïté. Il chante avec éclat et vaillance, certes, mais on attendrait des couleurs, des intentions, des incertitudes, bref : une interprétation. La solide technique d’un chanteur n’est évidemment pas un obstacle à l’expression de la fragilité de son personnage, mais Arsen Soghomonyan ne nous en donne guère la preuve ici.

C’est le cas du reste de la plupart des membres de la distribution réunie à l’occasion de cette nouvelle Dame de pique, qui chantent avec une belle santé. Il est vrai que nombre d’entre eux incarnent de virils officiers, d’Alexey Dolgov (Tchekalinski) à Mark Kurmanbayev (Surin), avec une mention particulière pour le Tomski d’Alexey Bogdanchikov, d’une éloquente sobriété dans le récit qui révèle le secret des trois cartes, nœud de l’ouvrage de Tchaïkovski. On fera les mêmes remarques à propos de Nikolai Zemlianskikh, impeccable en prince Eletski, mais qui offre du son et du volume sans arriver à se départir d’une certaine raideur. Côté femmes, si Judit Kutasi est une Pauline pleine de verve, Olga Maslova tarde à se révéler en Lisa. La voix est belle, les aigus faciles, le phrasé impeccable, mais le chant peu incarné. Les scènes qui réunissent Lisa et Hermann ressemblent moins à des moments de théâtre qu’à des exercices de style, certes parfaitement maîtrisés.

Dans la fosse, Giampaolo Bisanti prend la partition à bras-le-corps et en livre une lecture passionnée. On a toutefois l’impression qu’il s’abandonne lui aussi, au fil d’une conception plutôt hédoniste de la partition, à la gourmandise du son, avec des bois (cor anglais, clarinette basse) à l’intensité inaccoutumée.

Il est vrai que la mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan, au moins jusqu’à la scène de la mort de la Comtesse, et faute de creuser le propos dramatique, semble abdiquer devant la musique ; plusieurs chanteurs, ainsi, se contentent de se planter à l’avant-scène en ouvrant les bras pour nous griser par leurs capacités vocales. Ici, les soldats sont des soldats, les nourrices sont des nourrices, ce qu’on ne regrettera pas, les enfants (de la Maîtrise de l’Opéra de Wallonie-Liège) papillonnent avec joie, mais la première scène, si vivante, aurait mérité d’être mieux réglée. Et les chanteuses imitant des poupées au moment de la chanson de Pauline donnent dans la routine. La pastorale qui constitue l’essentiel de la fête du deuxième acte, en revanche, avec ses danseurs déguisés en mouton, a quelque chose d’une parodie, ce qu’elle est en réalité, et trouve ici toute sa place. On y applaudit Elena Galitskaya (Prilepa) et Aurore Daubrun (Milovzor) en bergers de convention, mais aussi le chœur, qui du début à la fin de la soirée se montre enthousiaste, homogène et manifestement très à l’aise avec la langue russe.

Dans la chambre de la Comtesse, le spectacle change tout à coup, sans souci de continuité. Le plateau s’incline, l’action s’insère dans un heptagone irrégulier, le théâtre retrouve d’une certaine manière ses droits. Et même si Hermann joue sans grande subtilité, la Comtesse d’Olesya Petrova en impose par sa voix opaque, ténébreuse, et un maquillage et un costume qui font d’elle une espèce de spectre. Elle aborde l’air de Grétry, « Je crains de lui parler la nuit », avec quelque chose de funèbre qui tout à coup relance l’intérêt.

Le dernier tableau, sans décor, met en scène Hermann et les officiers. C’est de nouveau un concours de virilité, mais les personnages sont cette fois traités avec soin, comme autant d’individualités, et on se demande pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour que la mise en scène soit autre chose qu’une mise en place appliquée.

CHRISTIAN WASSELIN

Arsen Soghomonyan (Hermann)
Alexey Bogdanchikov (Le Comte Tomski)
Nikolai Zemlianskikh (Le Prince Eletski)
Alexey Dolgov (Tchekalinski)
Mark Kurmanbayev (Sourine)
Olesya Petrova (la Comtesse)
Olga Maslova (Lisa)
Judit Kutasi (Pauline)
Giampaolo Bisanti (dm)
Marie Lambert-Le Bihan (ms)
Cécile Trémolières (dc)
Fiammetta Baldiserri (l)

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