Opéra National de Lorraine, 14 décembre
Pour sa première mise en scène d’opéra, David Geselson signe avec La Bohème un geste d’une grande cohérence dramaturgique, étayé par une puissance visuelle et poétique de tout premier plan. Plutôt que de chercher à moderniser à tout rompre, il inscrit l’ouvrage dans les mêmes strates historiques, sociales et politiques que le roman d’Henry Murger dans lequel il puise sa source : un monde déjà perdu, relu depuis les rivages de la mélancolie. Cette distance devient ici un principe actif, à commencer par le lent Crisantemi pour cordes qui sert d’Ouverture, jusqu’à l’usage de textes projetés sur écran. Tout cela installe d’emblée une temporalité du souvenir et de la perte, parfois au risque de l’illustratif, mais toujours avec une réelle nécessité narrative.
Visuellement, la proposition puise dans une iconographie apparemment traditionnelle, exposée en gros plan sur le tulle qui sépare la scène de la salle. Ces références picturales et le travail subtil de la lumière composent un univers de strates et de glacis. Les images vidéo apparaissent par fragments, dialoguent avec la scène sans jamais l’illustrer. Delacroix, Goya ou Henner commentent l’histoire de Mimì et Rodolfo en l’inscrivant dans un monde traversé par la violence. La scène finale, d’une pudeur bouleversante, transforme la mort de Mimì en extinction d’une lumière collective.
Ce cadre fortement pensé trouve sur le plateau vocal un prolongement convaincant. Angel Romero campe un Rodolfo sans emphase : la voix, bien projetée et nuancée, attentive au texte, dessine un poète profondément humain. « Che gelida manina » devient un élan fragile plutôt qu’un numéro d’apparat. Face à lui, Lucie Peyramaure signe une très belle prise de rôle en Mimì. Le timbre, particulièrement séduisant dans le grave, donne au personnage une densité rare ; les aigus, délicats et filés, prolongent naturellement la ligne. Cette Mimì, jamais sacrificielle, vit dans les contrastes, ce qui rend son effacement final d’autant plus poignant. Autour du couple central, la distribution brille par son homogénéité. Yoann Dubruque impose un Marcello solide et investi, Lilian Farahani compose une Musetta intelligente, loin des clichés. Blaise Malaba offre à Colline une noblesse recueillie, tandis que Louis de Lavignère apporte à Schaunard une énergie vive et précise.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Lorraine, Marta Gardolińska propose une lecture fluide et habitée. Les tempi justes, la richesse de timbres et la souplesse du phrasé permettent à la musique de respirer avec le plateau. Les grandes scènes d’ensemble sont menées avec une énergie maîtrisée, les moments intimes d’une délicatesse extrême : une Bohème à la fois engagée et pudique, profondément touchante.
DAVID VERDIER
Lucie Peyramaure (Mimì)
Lilian Farahani (Musetta)
Angel Romero (Rodolfo)
Yoann Dubruque (Marcello)
Louis de Lavignère (Schaunard)
Blaise Malaba (Colline)
Yong Kim (Benoît)
Jonas Yajure (Alcindoro)
Takeharu Tanaka (Parpignol)
Marta Gardolińska (dm)
David Geselson (ms)
Lisa Navarro (dc)
Benjamin Moreau (c)
Jérémie Papin (l)
Jérémie Scheidler (v)