Opéras Khovanchtchina à Genève
Opéras

Khovanchtchina à Genève

02/04/2025
Dmitry Ulyanov et Emanuel Tomljenović. © Carole Parodi

Grand Théâtre, 25 mars

Deux options possibles pour cette œuvre disparate (donnée dans la version Chostakovitch/Stravinsky) : une lecture fidèle à la lettre, telle qu’on l’a vue notamment dans la dernière production parisienne, reprise avec succès en 2022 (voir O. M. n° 180 p. 53 de mars 2022), ou un changement radical de contexte, voie sans surprise choisie par Bieito. On se demandera pourtant si placer l’ensemble dans le cadre du régime soviétique (après bien d’autres…) n’est pas lâcher la proie pour l’ombre. Avec la même équipe que pour son récent et très décevant Das Rheingold de Bastille, Bieito s’est concentré sur des effets spectaculaires, bien servi par sa talentueuse décoratrice et les formidables équipes techniques de Genève : essentiellement onze tourelles mobiles, pouvant se réunir pour former un espace de projection de 280 mètres carrés, permettant notamment le déroulement d’une interminable et indéchiffrable lettre dictée par Chaklovity au I, ou le très flashant déploiement d’une imagerie de propagande un peu plus loin, suivie de propositions similaires, mais de moindre force. De brefs tableaux agressifs sont ajoutés, telle cette scène d’ouverture répugnante où Kouzka dévore à mains nues la cervelle du cadavre de Staline…

Hormis ces provocations faciles, la ligne générale n’apparaît pas clairement, le metteur en scène n’ayant guère d’autre concept à avancer que celui de la noirceur générale de l’œuvre et son pessimisme, ce qui n’est certes pas une découverte. Il retombe aussi dans des moments très plats, tels les entretiens chez Golitsine, qui relèvent du théâtre le plus ordinaire, et rate complètement ce qui paraît plus facile, telle la séduisante scène des danses persanes au IV, prise évidemment à contrepied, au profit d’un déshabillage de la soldatesque féminine particulièrement laid et d’une rare vulgarité. D’un ensemble où l’ennui finirait par dominer et qui reste difficilement déchiffrable si l’on ne connaît pas déjà bien l’œuvre, on sauvera la fin du V, où la reconstitution minutieuse d’un wagon supposé conduire les Vieux croyants vers le goulag pivote lentement sur le plateau tournant, au milieu des fumées, tableau d’une superbe qualité plastique.

L’excellence de la fosse et du plateau ne compense que très partiellement le reste. On louera d’abord l’éblouissante prestation des chœurs dirigés par Mark Biggins, puis celle de l’orchestre, qui sonne magnifiquement dans la belle acoustique du Grand Théâtre, sous la direction impeccablement énergique d’Alejo Perez. Non moins convaincant que l’Andreï Khovanski du Polonais Arnold Rutkowski, en très brillante prise de rôle, ardemment lyrique et au beau timbre doré, on apprécie la puissante basse de Dmitry Ulyanov, aussi redoutablement efficace que pour son Boris bien connu de Lady Macbeth, et le Chaklovity distingué de Vladislav Sulimsky, puis le vigoureux, mais plus monolithique Dmitry Golovnin, pour le personnage convenu de l’« occidental » Golitsine, tandis que le Dossifeï de l’Ukrainien Tars Shona affiche toute la belle basse profonde requise, bien que la fatigue de l’âge se fasse ressentir.

En plus des seconds rôles très valorisés par leurs titulaires, l’explosive Russe Ekaterina Bakanova pour Emma et la Lettone Liene Kinča pour Susanna, on relèvera encore, à côté du Scribe grinçant attendu et très expressif de Michael J. Scott, l’excellente prestation du jeune ténor croate Emanuel Tomljenović, intégré pour cette saison au Jeune ensemble du Grand Théâtre, et qui triomphe des difficultés du rôle parfois ingrat que la production confie à Kouzka. Reste le cas de la mezzo afro-américaine Raehann Bryce-Davis, en prise de rôle aussi, silhouette courte, massive et dreadlocks abondants, que l’on n’attend pas vraiment en Marfa, mais excellente actrice, vigoureusement engagée, et déployant un aigu ample et chaleureux au-dessus de graves moins fournis et largement poitrinés. On attendra des jours meilleurs pour la partie scénique, tièdement accueillie.

FRANÇOIS LEHEL

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