Teatro Donizetti, 16 novembre
Le troisième titre de cette édition 2025 est une moindre rareté, déjà remontée à Bergame en 2013. Composé pour Rome en 1833, Il furioso nell’isola di San Domingo appartient au genre « semiseria ». Inspiré d’un épisode du Don Quichotte de Cervantès, il met en scène la folie de Cardenio, un jeune commerçant espagnol ruiné, que sa femme, Eleonora, a abandonné pour s’enfuir avec un autre homme. Fou de douleur, il erre sur l’île, alternant crises de fureur et moments de lucidité, dans ce que nous appellerions aujourd’hui un épisode névrotique bipolaire.
Manuel Renga a choisi de le mettre en scène à travers les souvenirs d’un vieil homme, interné, que sa femme vient visiter et qu’elle tente, à l’instar des personnages de l’histoire principale, de ramener à la réalité. Dans un décor quasiment abstrait de papier peint évoquant la nature luxuriante des Antilles, que troue littéralement l’arrivée de certains personnages, l’action se déploie donc dans un registre onirique, entre passé et présent.
Le personnage comique de cette histoire « larmoyante », Kaidamà, est un valet de comédie, peureux et paresseux, mais il prend dans ce contexte colonial une tonalité spécifique, car il s’agit en fait d’un esclave noir. Cet aspect antiesclavagiste du livret de Ferretti a été gommé par le metteur en scène et ne transparaît que dans les dialogues où il est souvent question de fouet, ce qui explique pourquoi le personnage cherche tout au long de l’histoire à s’enfuir. Ainsi édulcoré, cet esclave maltraité qui devrait faire pendant au « furioso », objet de toutes les compassions, n’est plus qu’une sorte de clown triste. Il est remarquablement caractérisé par le baryton Bruno Taddia, mais sans effet d’ironie sur l’action principale.
Dans le rôle-titre, Paolo Bordogna, convalescent, paraît un peu surdistribué, non qu’il démérite dans son incarnation, peut-être un rien trop conventionnelle, du « furieux », mais ses moyens de basse bouffe rossinienne privent le personnage d’une certaine profondeur que pourrait lui donner une voix plus large, comme devait l’être celle de son créateur, le baryton Giorgio Ronconi, futur Nabucco de Verdi. Il paraît du reste quelque peu sous-dimensionné face à la voix de grand lyrique de Nino Machaidze, idéale dans son rôle de femme coupable et repentante, maîtrisant parfaitement une tessiture singulièrement longue. Du côté des rôles secondaires se distinguent la basse Valerio Morelli, d’une parfaite justesse dans le rôle du patron de la plantation, et sa fille Marcella, tout deux vocalement moins exposés. L’apparition du frère du furieux, parti également à sa recherche, donne l’occasion à Donizetti d’écrire deux airs virtuoses un peu gratuits et très rossiniens, où le ténor Santiago Ballerini captive par une technique remarquable et un timbre claironnant et un rien âpre.
L’excellent chœur masculin de l’Accademia alla Scala complète cette distribution placée avec l’orchestre du festival sous la direction du jeune Alessandro Palumbo. À l’instar d’une mise en scène élégante mais un peu tiède, il aurait sans doute pu donner un supplément de relief à une partition intéressante mais qui, malgré son livret original, n’a pas tout à fait l’intensité dramatique des grands opéras du compositeur.
ALFRED CARON
Paolo Bordogna (Cardenio)
Nino Machaidze (Eleonora)
Santiago Ballerini (Fernando)
Valerio Morelli (Bartolomeo)
Giulia Mazzola (Marcella)
Bruno Taddia (Kaidamà)
Alessandro Palumbo (dm)
Manuel Renga (ms)
Aurelio Colombo (dc)
Emanuele Agliati (l)
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