Opéra, 27 février
Le chef-d’œuvre de finesse créé par un compositeur de 24 ans inscrit la comédie de Beaumarchais dans la tradition de l’opera buffa, en l’amenant vers une virtuosité jusqu’alors réservée à l’opera seria. L’Opéra de Lille reprend pour six représentations la production de 2013 (voir O. M. n° 86 p. 55 de juillet-août 2013). L’excellence est atteinte pleinement par l’orchestre, tour à tour retenu et relancé avec esprit par Diego Ceretta, partiellement par une distribution de qualité qui mériterait mieux, aucunement par la mise en scène de Jean-François Sivadier, le décor minimaliste d’Alexandre de Dardel, les costumes ternes signés par Virginie Gervaise et les lumières lugubres de Philippe Berthomé.
On continue de voir un plateau désert et parsemé d’ampoules électriques, quelques chaises, une muraille mycénienne peinte en bleu sombre (la maison de Bartolo ?), onze stores vénitiens qui claquent ou explosent (l’appartement de Bartolo ?). On cherche en vain l’instrument de musique qui accompagne la leçon de chant ; Bartolo dort toujours debout sans le moindre support pendant le rondo de la Précaution inutile. Un « Clair de lune » de Werther doit conduire à la félicité. C’est, paraît-il, ainsi qu’on va « jusqu’au bout du plaisir, jusqu’à l’épuisement ».
Diego Ceretta, maître d’œuvre, sauve l’essentiel : les nuances, l’intensité rythmique, l’art du crescendo, le soutien des chanteurs. On doit à l’Orchestre National de Lille une ouverture aux ritenuti et aux accelerandi spirituels, un orage poétique, une articulation, une vivacité qui enchantent. Le chœur de l’Opéra de Lille, préparé par Louis Gal, intervient avec énergie dans les rôles de musiciens (non pas « une bande de types plus ou moins louches », comme le croit le metteur en scène), de voisins alarmés, de gardes civils.
César Cortés vocalise et orne, l’aigu facile. Les tenues dont on l’affuble l’empêchent d’incarner un comte Almaviva séducteur et grand seigneur. Alessandro Luongo, voix sonore et bien assise, pourrait sans doute détailler son texte avec plus de finesse. Le « Largo al factotum » et les deux duos avec le Comte et Rosina gagneraient en lisibilité si la direction d’acteurs ne s’obstinait à l’entraver. Après un brillant « Una voce poco fà », Deepa Johnny, authentique mezzo rossinien au timbre fruité et à la vocalisation inventive, émeut par ses accents de dignité dans « Caro, a te mi raccomando, tu mi salva, per pietà » et la scène où elle se croit trahie. Bartolo, seul personnage évoquant son rôle, a la voix sûre et le syllabisme volubile d’Omar Montanari dans un amusant « A un dottor della mia sorte ». Une direction d’acteurs lui permettrait les jeux de scène opportuns.
La basse germano-arménienne Vazgen Gazaryan tonne un air de la calomnie impressionnant du grave à l’aigu, mais ni son costume dépoitraillé ni ses perruques blondes n’en font un Basilio plausible dans le quintette de la scarlatine. Andreea Soare chante avec drôlerie l’aria « Il vecchiotto cerca moglie ». Pourquoi en faire le double, voire le mime de Rosina ? Si on retrouve avec plaisir le Fiorello bien chantant de Thibault de Damas, dans l’ensemble, quel gâchis !
PATRICE HENRIOT