
2 CD Aparté AP399
Avant la version de Gluck (1779), l’épisode d’Iphigénie en Tauride (la Crimée contemporaine) avait trouvé un écho dans l’opéra réformé italien. Créée le 4 octobre 1763 à Vienne, l’Ifigenia in Tauride de Tommaso Traetta appartient à ce moment charnière où l’« opera seria » se restructure. Commandé par le comte Giacomo Durazzo, directeur des théâtres impériaux et ardent promoteur d’une réforme dramatique inspirée du modèle français, l’ouvrage – sur un livret de Marco Coltellini d’après Euripide – vise à renouveler la dramaturgie lyrique sans renoncer aux séductions de la tradition italienne.
Christophe Rousset n’en est pas à son premier plaidoyer pour Traetta : il avait déjà remis le compositeur en lumière en enregistrant la belle Antigona (Decca, 1997), avec Maria Bayo dans le rôle-titre. Avec cette Ifigenia, le chef claveciniste poursuit l’exploration d’un répertoire qui s’inscrit dans l’espace esthétique de Hasse, Jommelli et Mysliveček. Traetta introduit plusieurs éléments nouveaux : chœurs étroitement intégrés à l’action, récitatifs accompagnés plus expressifs, ballets occupant une place structurante dans la dramaturgie. Son écriture demeure largement italianisante. Les tonalités choisies sont le plus souvent en mode majeur, la partition privilégie l’éclat vocal à la noirceur pathétique, même dans les scènes de foule confiées à l’excellent chœur Novocanto. L’originalité réside davantage dans l’instrumentation vigoureuse et certaines associations de timbres particulièrement audacieuses – comme l’alliance du cor de chasse et du cor anglais dans le superbe air d’Oreste, « V’intendo, amici numi ». Arias amples, sauts de registres, ornementations serrées et cadences spectaculaires imposent aux interprètes une virtuosité constante.
Redécouvert au Festival de Musique ancienne d’Innsbruck en août 2025, cet inédit trouve ici une distribution à la mesure de ses exigences. Le ténor Alasdair Kent campe un Toante éclatant, d’une agilité et d’une projection remarquables. Rocío Pérez affronte avec intensité une Ifigenia constamment sollicitée dans le très haut de la tessiture, tandis que le contre-ténor Rafał Tomkiewicz prête à Oreste un timbre cuivré et viril, parfait pour caractériser ce personnage fracturé par ses névroses criminelles. En 1763, il était incarné par le très sensible castrat Gaetano Guadagni, créateur de l’Orfeo de Gluck et de Didymus dans la Theodora de Haendel. L’un des sommets de la partition est le duo Ifigenia-Dori du troisième acte (« Il mio destin non piangere »). On saluera aussi le Pilade ardent et retenu de Suzanne Jerosme. Capté à l’issue des représentations, cet enregistrement révèle un théâtre brillant, somptueusement vocal, servi avec une impressionnante pugnacité par Christophe Rousset et ses Talens Lyriques.
VINCENT BOREL
2 CD Aparté AP399
Rocío Pérez (Ifigenia) – Rafał Tomkiewicz (Oreste) – Suzanne Jerosme (Pilade) – Alasdair Kent (Toante) – Karolina Bengtsson (Dori)
Les Talens Lyriques, Novocanto, dir. Christophe Rousset
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