Opéras Gypsy à Nancy
Opéras

Gypsy à Nancy

06/02/2025
Neïma Naouri (Louise), Natalie Dessay (Rose) et Daniel Njo Lobé (Herbie). © Jean-Louis Fernandez

Opéra National de Lorraine, 1er février

Sauf à être un familier des scènes anglo-saxonnes, il y a fort à parier que vous ne connaissez la comédie musicale Gypsy qu’à travers le film, excellent, signé par Mervyn LeRoy en 1962, avec un trio formidable constitué de Rosalind Russell, Natalie Wood et Karl Malden. Sur une idée de Natalie Dessay et de Laurent Pelly (voir O. M. n° 109 p. 26 de février), Nancy « fait la pige » au Châtelet et au Lido 2 en assurant la création française de ce pilier du répertoire de Broadway… dont la première remonte à 1959. « Fable » douce-amère sur fond de la Grande Dépression, adaptée par Arthur Laurents d’« une histoire vraie » – les mémoires de la strip-teaseuse Gypsy Rose Lee –, Gypsy réunit les talents de Stephen Sondheim pour les paroles – qui a signé celles de West Side Story alors qu’il n’avait pas 30 ans ! – et de Jule Styne pour la musique.

Rose, mère ô combien abusive, traverse toute l’Amérique pour placer ses deux filles, Louise et June, dans des spectacles pour enfants. Jusqu’à l’âge de 18 ans, elles doivent clamer haut et fort qu’elles n’ont que… neuf ans. Les spectacles s’enchaînent à un rythme effréné jusqu’au jour où June, effrayée, s’enfuie avec Tulsa, épousé en cachette, tandis que Louise, en qui Rose, dépitée, fonde désormais tous ses espoirs…trouve sa vocation en vedette du strip-tease sous le nom de Gypsy Rose Lee. En grande formation (une quarantaine de musiciens), les Frivolités Parisiennes, spécialistes de l’opéra bouffe revisité, partagent la scène avec les chanteurs qui évoluent sur des passerelles éclairées de light-show, imaginées par le scénographe Massimo Troncanetti.

Avec des complices de toujours comme Dessay et Pelly, la comédie bat son plein et, durant deux heures, la tension ne faiblit pas – ce qui n’est pas toujours le cas à Broadway ! Si les chansons sont en version originale, les dialogues en français d’Agathe Mélinand en suivent le rythme. Auteur prolifique, Stine, né à Londres en 1905 d’émigrés juifs venus d’Ukraine, cisèle chaque scène – et même si l’éclat et le vaudeville priment, il arrive à glisser une émotion sincère, bien servie par le livret plein de rebondissements de Laurents et les paroles jamais insipides de Sondheim.

Si Natalie Dessay a clos il y a plusieurs années sa carrière « classique » en beauté, elle n’a jamais quitté la scène pour autant, multipliant des répertoires transversaux, comme il y a dix ans cet étonnant Pictures of America qui réunissait un choix de mélodies américaines arrangées avec le Paris Mozart Orchestra (voir O. M. n° 125 p. 69 de février 2017). À Nancy, elle n’a rien perdu de son ardeur… ni de son abattage pour le personnage de Rose : manteau rouge à col de fourrure et petit sac à main noir – on pense à ces dames distinguées dessinées par Sempé plutôt qu’à la Cruella carnassière de Walt Disney ! – elle emporte la comédie, bien entourée par… sa propre fille, Neïma Naouri, pour son premier grand rôle sur scène avec celui de Louise : voix bien timbrée, touchante dans ce personnage à la fois emprunté et individualiste, sa « sœur » June, la non moins excellente Medya Zana, formée dans la section « Comédie musicale » du Cours Florent, et Daniel Njo Lobé, l’ancien agent artistique Herbie qui, amoureux transi, « rempile » aux côtés de Rose, mais finira par la quitter.

Chaque numéro déclenche une salve d’applaudissements, même la scène légère d’anthologie des trois strip-teaseuses, impeccables Barbara Peronelle, Marie Glorieux et Kate Combault. Sous la direction enthousiaste de Gareth Valentine et l’humour de Laurent Pelly qui règle tout au millimètre près, le spectacle est à retrouver d’ici quelques semaines à la Philharmonie de Paris, puis au Luxembourg.

FRANCK MALLET

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