Opéras Guercœur à Francfort
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Guercœur à Francfort

07/03/2025
© Barbara Aumüller

Oper, 1er mars 

En 2024, Alain Perroux et l’Opéra National du Rhin remettaient enfin sur scène le Guercœur d’Albéric Magnard, après quatre-vingt-onze ans d’absence, puisque même l’année du centenaire de la mort de Magnard, en 2014, n’avait suscité en France aucun regain de considération pour cet ouvrage essentiel. Une indifférence inexplicable. Quel avenir, désormais, pour Guercœur ? Chez nous, pour l’instant, rien en vue. En revanche, l’Allemagne s’y met, et même régulièrement. Osnabrück avait donné le signal en 2019. À Francfort, cette nouvelle production devrait pouvoir se maintenir au répertoire, et Dortmund annonce déjà la sienne pour le printemps 2027, avec Lionel Lhote dans le rôle-titre et Olivier Py à la mise en scène… 

Un regain certes lié à un maillage serré de scènes lyriques, propice à des programmations audacieuses, mais surtout à la prise de conscience outre-Rhin du message politique que peuvent véhiculer certains ouvrages, a fortiori dans un actuel contexte de dérive idéologique pris très au sérieux. Une instrumentalisation de la puissance de l’opéra en tant que possible levier politique, dont le succès grandissant de La Passagère de Mieczysław Weinberg offre un autre exemple : un ouvrage génialement atypique, devenu soudain indispensable par le travail de réflexion et de mémoire qu’il exige.

À Strasbourg, la mise en scène de Christof Loy laissait le message infuser sans souligner, tandis qu’à Francfort, l’équipe scénique va plus loin, transposant l’action dans l’après-guerre d’une Bundesrepublik en pleine modernité utopique. On se retrouve à Bonn, dans un paysage architectural évocateur (Kanzlerbungalow vitré, mobilier Knoll, sculpture d’Henry Moore dans le jardin, etc.), et pour la grande scène de foule du II, dans une salle de parlement tout aussi connotée. Plus de séparation entre le Paradis immatériel des actes I et III et l’action violente du II, mais une imbrication constante : le spectre de Guercœur et les quatre déesses – un Paradis déchristianisé et matriarcal, cher à Magnard – interagissent avec ce monde des vivants auquel Guercœur aspire tant. Le point le plus fort de cette mise en scène, au demeurant toujours attentive à la narration, reste la rixe du II, appel populiste à la dictature qui se termine dans un chaos total, effondrement spectaculaire de la salle sur le pauvre Guercœur, molesté à mort.

Là où cette relecture distord l’œuvre, c’est en rompant sa structure tripartite, la construction du décor de parlement, conçu pour s’autodétruire à vue, nécessitant d’interrompre l’acte II après ses deux premiers tiers pour un long entracte technique. On peut aussi déplorer plusieurs coupures, dont la scène 2 de l’acte II, comme à Strasbourg, et le Prélude du III. Cela dit, cette mise en scène forte et moderne dispose de bien d’autres atouts, qu’elle sait mettre en valeur. 

L’Oper Frankfurt a pu monter Guercœur aisément, sa troupe permanente réunissant toutes les voix requises. Baryton polyvalent (de Posa à Wolfram et au Prinz von Homburg), Domen Križaj campe un Guercœur entier, au français assez limpide et avec d’authentiques réserves de puissance, face à la superbe Giselle de Claudia Mahnke, voix longue et feu intérieur, et au Heurtal claironnant d’AJ Glueckert, parfaite caricature d’arriviste politique. Aucun souci pour les seconds rôles, bien assortis (beau quatuor de déesses au III), sauf que le rôle de Vérité requiert un vrai soprano dramatique, ce qu’Anna Gabler, à la diction floue et aux aigus incertains, n’est pas vraiment. En fosse, Marie Jacquot se laisse trop envoûter par les sortilèges wagnériens d’une musique qui déborde et noie parfois le texte, mais il est difficile de résister à un orchestre aussi somptueux. Et puis surtout, on ressort de cette soirée avec l’envie irrépressible de se replonger toujours davantage dans un aussi bel ouvrage.

LAURENT BARTHEL

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