Opéras Götterdämmerung à Milan
Opéras

Götterdämmerung à Milan

17/03/2026
Klaus Florian Vogt, Günther Groissböck, Camilla Nylund et Russell Braun. © Teatro alla Scala/Brescia e Amisano

Teatro alla Scala, 12 février

Le plus grand handicap de ce nouveau Ring milanais, subtilement distribué par Dominique Meyer, aura certainement été la défection de Christian Thielemann, retrait annoncé en septembre 2024, quelques semaines à peine avant la première de Das Rheingold. Faute de pouvoir trouver aussi vite un remplaçant de même envergure, la Scala a dû opter pour une solution inédite : deux chefs, Simone Young et son ancien assistant à Hambourg Alexander Soddy, qui se sont partagé empiriquement répétitions et représentations en fonction des disponibilités qui leur restaient.

Même bien concertée, cette direction « à quatre mains » n’a pu que rester bancale, avec une couleur et une tension trop changeantes. Après avoir successivement suivi, sur dix-huit mois, tout ce Ring dirigé par Simone Young, le contraste reste net, entre une Walküre et un Siegfried plutôt aboutis, un Rheingold inégal, et ce discutable Götterdämmerung où la cheffe australienne ne parvient pas à obtenir suffisamment de plasticité et d’ardeur de la part d’un orchestre qui rechigne à se laisser bousculer, peut-être trop « installé » par trois représentations précédentes dirigées par Soddy. La pâte se révèle tantôt insuffisamment homogène, tantôt trop sonore, voire un peu criarde : une routine honorable, mais que Wagner supporte mal.

La production de David McVicar continue d’afficher une belle cohérence, vision de la Tétralogie perceptiblement mûrie, après un premier essai déjà mémorable à l’Opéra National du Rhin de 2007 à 2011. Pas de modification radicale à Milan, mais les collaboratrices pour les décors et costumes ont changé, cette fois beaucoup plus jeunes que le maître d’œuvre, gage d’une imagination visuelle en partie renouvelée, d’autant que les moyens financiers et l’espace scénique scaligères sont évidemment plus confortables. Le parti pris reste illustratif, mêlant « heroic fantasy » nordique et évocation de cultures tribales aux provenances géographiques multiples, de l’Asie à l’Amérique du Sud en passant par l’Océanie.

Très bien cadrés par une lecture fidèle qui ne laisse aucun détail signifiant dans l’ombre, Die Walküre et Siegfried demeurent les deux volets les plus réussis du cycle, Götterdämmerung marquant un retour à une relative dispersion qui handicapait déjà le Prologue. McVicar excelle dans les confrontations à deux personnages, moins dans la gestion d’une narration aussi chargée. Sommet évident : les vassaux de Hagen au II, chorégraphie belliqueuse façon haka maori. Point faible : le dénouement, avec le retour trop insistant du danseur nu incarnant l’or, qui continue longuement sa pantomime lascive devant le rideau tombé, alors même que l’orchestre s’est déjà tu. Au moins un expédient efficace pour empêcher les applaudissements prématurés d’un public de toute façon peu discipliné ce soir.

Vrai luxe de cette ultime journée, Nina Stemme en Waltraute : apparition d’une inoubliable densité incisive, défendue avec des moyens techniques et une projection qui ne se sont en rien délabrés. Pas moins extraordinaire, la Brünnhilde de Camilla Nylund, qui n’a toujours pas la typologie exacte du rôle mais compense par une luminosité, une fraîcheur et un galbe de la ligne à rester bouche bée d’émotion, sans toutefois réussir, même là, à capter l’attention de nos multiples voisins bavards et autres accros au smartphone.

Siegfried de Klaus Florian Vogt toujours aussi stupéfiant de précision textuelle et de musicalité des intentions, mais chez lequel une certaine fatigue se fait perceptible, avec quelques flottements dans l’intonation. Vrai point faible de la soirée, le Hagen de Günther Groissböck, idéal par la stature et la mimique carnassière, mais très insuffisant en volume. Alberich efficace de Johannes Martin Kränzle, mais tellement typé qu’on a continuellement l’impression d’entendre son Beckmesser des Meistersinger. Gunther et Gutrune sans accroc, Nornes et Filles du Rhin aux timbres très divers mais qui s’harmonisent bien : une distribution assemblée avec un goût gourmand pour les singularités vocales.

Reste à ce Ring à affronter en mars l’épreuve des deux cycles complets enchaînés sur une semaine chacun, l’un dirigé par Soddy, l’autre par Young, épreuve toujours périlleuse pour un théâtre. On notera que Klaus Florian Vogt n’y chantera pas les trois journées, laissant cette fois le rôle de Siegmund à un nouveau venu, David Butt Philip, ce qui est sans doute plus sage.

LAURENT BARTHEL

Klaus Florian Vogt (Siegfried)
Russell Braun (Gunther)
Johannes Martin Kränzle (Alberich)
Günther Groissböck (Hagen)
Camilla Nylund (Brünnhilde)
Olga Bezsmertna (Gutrune, Dritte Norn)
Nina Stemme (Waltraute)
Christa Mayer (Première Norne)
Szilvia Vörös (Deuxième Norne)
Lea-ann Dunbar (Woglinde)
Svetlina Stoyanova (Wellgunde)
Virginie Verrez (Flosshilde)
Simone Young (dm)
David McVicar (ms/d)
Hannah Postlethwaite (d)
Emma Kingsbury (c)
David Finn (l)

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