Opéras Giulio Cesare à Salzbourg
Opéras

Giulio Cesare à Salzbourg

29/08/2025
Christophe Dumaux, Federico Fiorio, Lucile Richardot, Andrey Zhilikhovsky et Olga Kulchynska. © Salzburger Festspiele/Monika Rittershaus

Haus für Mozart, 14 août

Le retour de Giulio Cesare sur la scène salzbourgeoise après la production catastrophique de 2012 (voir O. M. n° 75 p. 42 de juillet-août) marque l’arrivée de Tcherniakov in loco, comme son entrée dans l’univers baroque. Sans surprise, il choisit la position radicale de faire passer au second plan les spécificités musicales pour privilégier la donnée dramatique et le texte, construisant un huis clos impitoyable, sans répit ni échappatoire pour les huit protagonistes (l’excellent Salzburg Bachchor est en coulisses), enfermés dans une sorte de bunker bétonné et grillagé, à la fois acteurs et victimes de l’autodestruction d’un monde, le spectacle s’ouvrant d’ailleurs par les hululements des sirènes pour conclure par une explosion et le noir total de l’anéantissement, contraire à tout lieto fine. Avec le refus aussi du rituel de l’opéra baroque, et la condamnation proclamée (mais finalement non respectée) des applaudissements après les airs. Ingrat en soi, le décor se révèle en fait d’une redoutable efficacité, avec ses habiles espaces fragmentés permettant d’avoir le plus souvent tous les personnages en scène, assurant la très forte continuité de la tension dramatique.

C’est aussi qu’une époustouflante direction d’acteurs dessine chacun avec un relief fascinant, aidée par les pertinents costumes d’Elena Zaytseva sous leur apparente banalité : Cesare en complet veston ordinaire, cherchant à manœuvrer, mais lâche ou hésitant aussi ; Cleopatra en vamp aguicheuse d’abord prête à tout et finalement déchirée ; Cornelia en mère de famille en tailleur, décidée farouchement à défendre l’honneur de son mari assassiné et sa progéniture ; Sesto en jeune libéré, frénétique et passionné ; Tolomeo en vêtement flottant et à la longue mèche blonde, en individu sordide et libidineux, particulièrement ignoble ; Achilla en conseiller cauteleux et amant velléitaire, lui aussi en veston, et deux comprimari dont on n’attendait pas une telle présence.

C’est encore qu’un plateau sensationnel d’acteurs-chanteurs donne une vie intense au propos. On saluera une nouvelle fois la perfection de la voix égale dans tout le registre, faisant alterner, sans heurts, éclats puissants et pianissimi presque imperceptibles et avec toujours le même éclat solaire du timbre, de Christophe Dumaux (Tolomeo en 2012). Lucile Richardot est admirablement engagée mais la voix n’est peut-être pas à son meilleur, sans démériter, tandis que le Sesto de Federico Florio, qui pourrait paraître d’abord un peu mince, déploie rapidement des aigus puissants et d’une belle couleur, acteur bondissant et capable aussi d’acrobaties dont on loue habituellement tel contre-ténor aujourd’hui plus en vue. Le timbre richement cuivré de Yuriy Mynenko lui permet de varier un Tolomeo retors à souhait, tandis que le parfait baryton d’Andrey Zhilikhovsky rend son Achilla obséquieux particulièrement inquiétant. Mais la grande révélation pour nous est la Cleopatra de l’Ukrainienne Olga Kulchynska, toujours d’une très grande beauté en scène, actrice elle aussi des plus performantes et atteignant une grande émotion, notamment dans un « Se pietà di me non senti » puis un « Piangerò » superlatifs, et dont les phrasés comme le timbre chaleureux et moiré font merveille.

Retrouvant Tcherniakov après leurs deux Iphigénie d’Aix en 2024, Emmanuelle Haïm, d’abord très carrée, et avec cette vigueur qu’on a pu trouver parfois un peu sèche, est en plein accord cette fois avec les duretés de la scène, capable aussi d’un lyrisme apaisé d’une grande beauté dans les grandes scènes du III, avec un Concert d’Astrée toujours d’une belle couleur, auquel on pardonnera quelques accrocs des cors, toujours aléatoires. Donné avec un seul entracte pour une durée un peu éprouvante des deux heures de la première partie, l’ensemble reçoit un accueil mitigé à la première, chaleureux ensuite, pour cette troisième production marquante de l’été.

FRANÇOIS LEHEL

.

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Trois sœurs à Salzbourg

Trois sœurs à Salzbourg

Opéras One Morning Turns Into An Eternity à Salzbourg

One Morning Turns Into An Eternity à Salzbourg

Opéras Maria Stuarda à Salzbourg

Maria Stuarda à Salzbourg