Opéras Festen à Londres
Opéras

Festen à Londres

26/02/2025
© Marc Brenner

Royal Opera House,  19 février

Sorti en 1998 et primé à Cannes, Festen a immédiatement été qualifié de film culte. Premier long métrage du mouvement Dogme95 dans le cinéma danois, il a été salué pour sa dramaturgie acerbe, son approche novatrice. Le réalisateur, Thomas Vinterberg, et le scénariste Bo Hr. Hansen n’ont eu, dans cette perspective, aucune difficulté à adapter l’œuvre avec succès pour le théâtre, confirmant ainsi la force intemporelle de ce drame familial glaçant. Si la pièce préservait le relief du film tout en amplifiant l’impact intrinsèque du récit – une réunion de famille où éclatent d’atroces secrets refoulés depuis des années –, l’opéra de Turnage parvient, lui, à en décupler les enjeux émotionnels les plus intimes. Grâce à la puissance expressive unique du chant, la déflagration n’en est que plus redoutable.

Tant par la précision inouïe du rythme que par la versatilité extrême de l’écriture musicale, l’adaptation lyrique du compositeur anglais atteint une concentration suprême. La musique se montre tour à tour éloquente, sournoise, cinglante, et sait offrir de vraies respirations (voire des silences pesants) au flux tendu induit par les multiples échanges parlés. Il faut dire que le texte concis et percutant élaboré par le dramaturge Lee Hall (célèbre pour avoir écrit les dialogues du film Billy Elliot) épouse sa partition avec une efficience rare. Ajustés au plus près de la personnalité des nombreux protagonistes conviés aux « réjouissances familiales » par le patriarche, les mots extirpent avec une virulence folle les moindres soubresauts émotionnels de chacun, révélant leur détresse, leur rage ou leur effroi. La mise en scène ultra-méticuleuse de Richard Jones se joue d’une action visuellement parfois explosive, tout en maintenant une grande lisibilité. À la manière d’un film noir, la scénographie privilégie des atmosphères oppressantes. Les décors volontairement impersonnels de Miriam Buether, qui alternent entre chambres et salle de réception d’un grand hôtel, et les costumes élégants de Nicky Gillibrand sont éclairés avec une précision chirurgicale par Lucy Carter. Chaque détail visuel contribue à renforcer l’atmosphère suffocante de l’ensemble. Totalement investis, les chanteurs livrent des prestations mémorables, incarnant avec justesse ces âmes tourmentées et complexes.

Pour donner vie à cet acte lyrique dense et foisonnant (pas moins de vingt-cinq rôles, un chœur et des figurants), il fallait faire preuve d’un sacré sens de la caractérisation. Le défi est admirablement relevé par Turnage. Avec une acuité saisissante, ce dernier parvient à préserver l’identité vocale de chacun et offre aux personnages principaux d’impressionnants coups d’éclat. Outre le sombre et charismatique patriarche de Gerald Finley (Helge), dont les interventions demeurent limitées mais marquantes, on reste saisi face aux incarnations intenses et d’une vérité bouleversante d’Allan Clayton (Christian), Stéphane Degout (Michael), Rosie Aldridge (Else) et Natalya Romaniw (Helena). Toujours en phase avec les accents imprévisibles de la composition de Turnage, ils semblent puiser au plus profond d’eux-mêmes afin de traduire toute l’horreur du récit. Leurs voix, aux inflexions parfois brisées par le trouble, résonnent comme autant de cris de douleur et de désespoir.

Mention spéciale pour la vénérable basse de John Tomlinson (Grandpa) et le non moins estimable mezzo de Susan Bickley (Grandma), qui mettent leur charisme respectif au service des doyens du clan. Le chœur mérite lui aussi d’être mentionné, car chacune de ses interventions fait mouche, notamment lors de la comptine« Baa Baa Black Sheep » et de la conga. Dans la fosse, l’orchestre du Royal Opera House fait preuve d’une ductilité notable. Sous la battue impulsive d’Edward Gardner, les pupitres exaltent les spécificités rythmiques et harmoniques de l’œuvre avec audace, faisant jaillir une écriture successivement rugueuse, angoissante et percutante. À tous égards, ce nouvel opus de Turnage s’impose par sa maîtrise stupéfiante.

CYRIL MAZIN

Pour aller plus loin dans la lecture

Opéras Lohengrin à Barcelone

Lohengrin à Barcelone

Opéras Alice à Avignon

Alice à Avignon

Opéras Khovanchtchina à Genève

Khovanchtchina à Genève