Nationaltheater, 8 février
Lotte de Beer n’est pas seulement metteuse en scène, elle dirige aussi un théâtre, le Volksoper de Vienne, où l’on ne peut guère s’autoriser que des risques mesurés. Difficile de ne pas voir ce pragmatisme transparaître dans ses conceptions du moment, avec ici, sur une scène munichoise pourtant habituée à bien davantage d’audace, un Faust qui ne bouscule pas grand monde, mais reste efficace.
Comme souvent quand Lotte de Beer collabore avec le décorateur Christoph Hetzer, tout repose sur un plateau tournant : une portion de sphère craquelée, surmontée de deux monumentales parois noires abstraites, avec, entre les deux, une profonde encoignure. Donc, en fait, trois espaces distincts, que l’on peut garnir discrètement d’accessoires sans ralentir la progression, ce qui permet d’enchaîner les trois premiers actes sans interruption. De beaux éclairages rasants donnent à des costumes singuliers, mélange de médiéval revu par Delacroix et de tenues plutôt XIXe, une allure cauchemardesque assez réussie. Les horreurs de la guerre et les souffrances des « peuples, qui, là-bas, se cassent la tête » sont soulignées avec une insistance qui rappelle Goya ; de même, la « Nuit de Walpurgis » (sans ballet), avec ses voluptueuses projections florales manifestement créées par intelligence artificielle, lorgne plutôt vers les Préraphaélites.
Une vision sombre, toujours fonctionnelle, un peu trop appuyée dans la violence des relations sociales (Marguerite quasiment lapidée, en tout cas tondue, après le meurtre de Valentin), mais qui parvient à donner à ce Faust une cohérence bienvenue. Très intéressante idée, en tout cas, de déplacer la scène de l’église à la fin de l’acte IV : Marguerite, en ce cas déjà maudite par son frère agonisant, est poussée maintenant encore plus à bout par Méphistophélès, au point qu’elle en vient à noyer son enfant devant nous (dans l’eau bénite ?), ce qui apporte un poids supplémentaire à ce tableau habituellement un peu redondant.
Lotte de Beer paraît s’être intéressée prioritairement à ce destin de Marguerite, conception sensible et mélodramatique à laquelle Olga Kulchynska adhère pleinement : joli timbre, intonations émouvantes, et de surcroît un français des plus corrects, vertu d’ailleurs commune à toute la distribution.
Les débuts de Jonathan Tetelman en Faust étaient très attendus, mais le rôle semble, pour l’instant, ne lui convenir qu’à moitié. Présence physique de jeune premier, mais conduite vocale encore trop prudente : on entend surtout un ténor puccinien, dont les meilleurs aigus, volontiers généreux et sonores, entrent en conflit avec une écriture qui réclame davantage de retenue. « Salut ! demeure chaste et pure » est joliment conduit, avec même un ut final osant un relatif diminuendo, difficilement conquis, mais ce sont les passages plus fiévreux, dans le duo notamment, qui le trouvent davantage à son aise. Un artiste toujours séduisant, mais qui, dans le répertoire français, semble pour l’instant mieux en phase avec Werther.
Aucun problème pour Kyle Ketelsen, Méphistophélès qui paraît constamment jubiler à tirer les ficelles de l’action. Le timbre n’est pas des plus luxueux, mais le comédien s’agite comme un beau diable, et la composition se révèle implacablement efficace. Florian Sempey, au français évidemment supérieur, incarne un Valentin très entier, mais avec une tendance à forcer, au risque de compromettre la stabilité de l’émission. Joli Siébel d’Emily Sierra, Dame Marthe et Wagner corrects : une belle affiche de première munichoise, mais qui, faute notamment d’un Faust plus assuré, ne tient pas – ou pas encore – toutes ses promesses.
En fosse, en revanche, la proposition de Nathalie Stutzmann se révèle d’emblée passionnante. Une direction qui prend son temps, ne brusque rien, accompagne attentivement le chant en tenant toujours fermement son monde, à l’exception de quelques décalages choraux. Mais ceci tout en laissant à un orchestre comme toujours somptueux la possibilité de vraiment s’épanouir, sans le déstabiliser, puisqu’il ne s’agit en rien ici de son répertoire coutumier. Une belle synthèse, somme toute, entre « grand opéra » français et opulence plus germanique, qui prend de l’assurance au fil des actes, jusqu’à de splendides moments au IV et au V.
De quoi largement plaider la cause du Faust de Gounod auprès d’un public allemand toujours un rien condescendant quand on s’aventure à le lui proposer.
LAURENT BARTHEL
Jonathan Tetelman (Faust)
Kyle Ketelsen (Méphistophélès)
Florian Sempey (Valentin)
Thomas Mole (Wagner)
Olga Kulchynska (Marguerite)
Emily Sierra (Siébel)
Dshamilja Kaiser (Marthe)
Nathalie Stutzmann (dm)
Lotte de Beer (ms)
Christof Hetzer (d)
Jorine van Beek (c)
Benedikt Zehm (l)
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