Opéra Comédie, 9 janvier
Curieux décor que celui de Jo Schramm : construit en panneaux de bois OSB, cet immeuble de facture modeste surmontant un kebab (KebapKing) avec des balcons où s’affichent des paraboles donne une (fausse) impression d’inachevé plus encore que d’abandon. Impression fausse évidemment, car une rotation nous emmènera bientôt chez les Ford : bibliothèque chic et design, salon élégant, piscine – l’eau étant figurée par de longs rubans, on y reviendra – et coupé sport, toujours en lamelles de bois collées. En quelque sorte, cet envers du décor distingue efficacement les classes sociales. Dans la cité, on jette les poubelles par les fenêtres, on se soulage le long d’un mur entre deux poubelles. Chez les Ford, en maillot de bain échancré, Nannetta se prélasse au bord de la piscine.
Mais venons-en à Falstaff. Pommadé, les pommettes rosissant parfois, à peine bedonnant, il porte beau encore, loin de l’ivrogne ventripotent qu’on connaît d’ordinaire. Ses costumes lui donnent un air à la fois chic et ridicule. Dansant, sautillant, Bruno Taddia s’amuse beaucoup et nous avec lui. Il faut le voir surgissant du fond de la piscine, entre deux rubans donc, où Mrs. Ford l’a caché, pour aspirer une bouffée d’air. Il est désopilant et vocalement réjouissant, même s’il privilégie souvent les effets à l’orthodoxie du chant. Le théâtre l’emporte ici, qui donne à voir un Falstaff moins bouffon que d’habitude parce que sa confiance en lui et en son charme ne sont pas totalement usurpés. Il pourrait être un Don Giovanni entre deux âges, à mi-chemin de celui de Da Ponte et de Marcello Mastroianni dans La Nuit de Varennes : facette inattendue du personnage de Shakespeare !
Le dernier acte suggère d’autres références, du Midsummer Night’s Dream aux Nozze di Figaro. Et c’est aussi du côté du féminisme qu’on cherchera des clefs : choristes exactement vêtus comme Ford, accentuant la menace patriarcale du mari jaloux, lequel se fera vertement tancer ensuite par son épouse. Sans oublier la scène finale parfaitement « queer » lorsque Bardolfo et Cajus (tous deux excellents) acceptent tendrement leur union.
Très impliquée dans le jeu, la distribution se prête joyeusement à cette lecture. Avec l’autorité de ses graves maîtrisés, Andrew Manea est un Ford de belle tenue. Le duo formé par Kevin Amiel et Julia Muzychenko est parfaitement séduisant tandis qu’Angélique Boudeville, avec son timbre velouté, forme une Alice Ford affirmée autant que délicate. En Quickly, Kamelia Kader porte astucieusement le flambeau du coureur de jupons féminin, tandis qu’on saluera les qualités vocales de Marie Lenormand, très convaincante Meg Page.
Dans la fosse, un délice : à la fois attentive et nerveuse, la direction de Michael Schønwandt joue à merveille de la transparence des pupitres, révélant toute la finesse de l’ultime partition lyrique de Verdi. Victime du confinement de 2020, cette production de David Hermann aura attendu six ans avant de voir le jour à Montpellier, peu après avoir été saluée à Nuremberg. Sa vision peu orthodoxe de Falstaff comme ses qualités musicales emportent l’adhésion.
JEAN-MARC PROUST
Bruno Taddia (Sir John Falstaff)
Andrew Manea (Ford)
Kevin Amiel (Fenton)
Yoann Le Lan (Dr. Cajus)
Loïc Félix (Bardolfo)
David Shipley (Pistola)
Angélique Boudeville
(Mrs. Alice Ford)
Julia Muzychenko (Nannetta)
Kamelia Kader (Mrs. Quickly)
Marie Lenormand (Mrs. Meg Page)
Michael Schønwandt (dm)
David Hermann (ms)
Jo Schramm (d)
Carla Caminati (c)
François Thouret (l)
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