Palais Garnier, 29 janvier
Directeur musical désigné de l’Opéra National de Paris dès le 1er août prochain, Semyon Bychkov sera directeur musical en titre deux ans plus tard. En attendant, c’est lui qui dirige la nouvelle production d’Eugène Onéguine qui succède à celle qu’avait signée Willy Decker – qu’on avait pu voir notamment avec Anna Netrebko, mais à l’Opéra Bastille, en mai 2017. Il le fait avec fermeté, sans flamme particulière, moins soucieux d’éloquence que de clarté, quand bien même l’orchestration de Tchaïkovski ne serait guère chargée, et attentif à ménager l’équilibre entre la fosse et le plateau.
Les chanteurs réunis forment eux aussi une équipe plus cohérente que passionnée. On a plaisir à retrouver Susan Graham, toujours élégante, trop peut-être pour le rôle d’une Madame Larina confinée dans sa résignation au fin fond de la Russie. Elena Zaremba est une Filipievna sans reproche, et Marvic Monreal fait un bel usage de sa voix ronde de mezzo dans le rôle d’Olga, qu’elle rend particulièrement bondissant.
On attendait Ruzan Mantashyan dans le rôle de Tatiana, qu’elle a déjà chanté sur plusieurs scènes européennes. Si par son jeu, la soprano arménienne convainc entièrement, on reste un peu sur sa faim au moment de la fameuse scène de la lettre, qui mérite une tout autre incarnation vocale, un saut constant d’une humeur à l’autre, de l’espoir fou à la crainte la plus fébrile ; ici, tout est beau chant contrôlé, presque sage. Ruzan Mantashyan nous émeut davantage lorsqu’elle se retrouve avec Filipievna par exemple, dans l’épisode qui suit immédiatement la scène de la lettre, ou dans le duo final avec Onéguine, où sa présence véhémente et ses qualités d’interprète compensent en partie un volume relativement réduit.

Boris Pinkhasovich est un Onéguine solide, qui chante plus qu’il ne joue, et dont la relative froideur traduit moins le cynisme du personnage que l’ennui qui le ronge. Face à lui, Bogdan Volkov est a contrario un Lenski tout feu, tout flamme, et c’est peut-être lui la révélation de la soirée. Le timbre chaleureux, la voix de tête impeccable, le phrasé sans affectation dans l’air précédant le duel, il ménage le lyrisme à tous les moments du drame. Peter Bronder est pour sa part un Monsieur Triquet dans la bonne moyenne, et Alexander Tsyambalyuk un Prince Grémine chaleureux et imposant comme il se doit. Quant au chœur, il est égal à lui-même, homogène et enthousiaste, et semble chez lui dans la langue russe.

Pour sa première mise en scène lyrique, Ralph Fiennes n’a pas voulu jouer la provocation à deux sous. On ne trouve ici ni lavabo, ni carcasse de voiture, ni vidéo, ni personnage en caleçon. Le Britannique s’est rappelé avoir joué le rôle d’Onéguine dans un film tourné par sa sœur Martha en 1999, et nous livre une lecture consciencieuse de l’opéra, plus illustrative que celle de Willy Decker. Un bois de bouleaux et des feuilles mortes au premier tableau, la chambre de Tatiana ensuite, un décor plus dépouillé pour le duel, bien sûr un palais à la fin, la chorégraphie de Sophie Laplane ne cherchant pas à malmener le confort du spectacle.
Rien ne vient perturber l’action, et les belles étoffes des nombreux costumes chatoient sous des lumières travaillées avec application. La seule idée saillante est cette fête, au dernier acte, où l’on retrouve le cadavre de Lenski et où tous les participants sont vêtus de noir, comme s’il s’agissait là d’un bal funèbre ou des funérailles parodiques du poète. Rien n’est fait dans cet Eugène Onéguine pour que Tchaïkovski se retourne dans sa tombe.
Cette production sera diffusée en direct le 9 février sur la plateforme France.tv, et retransmise le 7 mars à 20 h sur France Musique.
Susan Graham (Madame Larina)
Ruzan Mantashyan (Tatiana)
Marvic Monreal (Olga)
Elena Zaremba (Filipievna)
Boris Pinkhasovich (Eugène Onéguine)
Bogdan Volkov (Lenski)
Alexander Tsyambalyuk (Le Prince Grémine)
Peter Bronder (Monsieur Triquet)
Semyon Bychkov (dm)
Ralph Fiennes (ms)
Michael Levine (d)
Annemarie Woods (c)
Alessandro Carletti (l)