Festspielhaus, 19 décembre
Iván Fischer est un chef friand de spatialisations inédites. Au concert, on se souvient de sa Symphonie n° 9 de Schubert avec la petite harmonie placée au premier plan devant les cordes, ou encore de son Requiem de Mozart aux choristes disséminés parmi les instrumentistes. Avec toujours le même objectif : un autre équilibre, au service d’une plus grande transparence et d’une meilleure intelligibilité. Depuis une quinzaine d’années, cette réflexion s’est étendue au champ lyrique, jusqu’à la fondation de l’Iván Fischer Opera Company, dont les projets cherchent à resserrer l’action scénique et les musiciens du Budapest Festival Orchestra au sein d’un même dispositif, favorisant l’interaction musicale et l’écoute mutuelle. Si le Teatro Olimpico de Vicence est aujourd’hui le principal laboratoire de ces productions annuelles, toute salle de concert peut s’y prêter, l’action se déployant pour l’essentiel au cœur même de l’orchestre ou sur un praticable placé juste derrière.
C’est ainsi que ce Don Giovanni « semi-scénique » a été conçu dès 2010 pour le Müpa de Budapest. On le retrouve ensuite dans divers autres lieux, notamment à New York, Édimbourg, puis à Vicence en 2025, où il a été largement retravaillé, avec de véritables costumes XVIIIe et une distribution renouvelée. C’est donc un projet longuement mûri qui arrive au Festspielhaus de Baden-Baden, sans nécessiter d’importants aménagements : une fosse d’orchestre surélevée, une avant-scène presque nue à l’exception de deux petits podiums tournants, et une action étalée en largeur devant de simples pendrillons imprimés, évocation fragmentaire mais heureuse d’un mur de scène palladien.
La sobre mise en scène d’Iván Fischer se concentre sur les chanteurs, élégamment costumés, entourés d’une figuration abondante, silhouettes traitées en grisaille qui font tour à tour office de statues, d’éléments architecturaux ou de mobilier humain. Allusion transparente au Marquis de Sade et à sa Philosophie dans le boudoir, l’idée est pertinente, mais son exécution se révèle parfois maladroite, voire franchement problématique lorsque ces figurants, recrutés comme ameublement vivant, se muent aussi en choristes, beaucoup trop frêles vocalement. La soirée reste néanmoins fluide, sans temps mort, même si elle se limite à cette lecture essentiellement factuelle : une mise en place peu inventive, mais plus gratifiante qu’une simple version de concert.
Musicalement, la proposition est plus stimulante. L’orchestre adopte une disposition inhabituelle, bois tournés vers la scène, assis derrière le chef, lui-même debout au milieu des cordes, tandis que cuivres – avec cors naturels – et timbales sont relégués sur les côtés, au prix de quelques décalages. Vibrato parcimonieux et tempi souvent vifs, à l’exception d’un air « du champagne » étonnamment prudent : des choix qui ne fonctionnent pas toujours pleinement dans l’immensité du Festspielhaus, où la projection des cordes paraît parfois terne. Reste une lecture engagée, jamais routinière, et surtout attentive au chant, a fortiori lorsque celui-ci se révèle fragile.
Car la distribution, belle voire luxueuse, souffre de quelques points faibles. Bernard Richter, parfois à court de timbre lorsqu’il cherche à alléger, dispose aujourd’hui d’une voix trop encombrante pour Don Ottavio. Le constat est comparable pour la Donna Anna très dramatique de Maria Bengtsson, qui peine à soutenir des aigus presque éteints. De quoi se faire voler la vedette par l’Elvira frémissante de Miah Persson et la délicieuse Zerlina de Giulia Semenzato. Côté séducteurs, le duo formé par Andrè Schuen, troublant jeune premier à la voix de velours, et Luca Pisaroni, Leporello vieillissant et madré mais toujours en voix, retient particulièrement l’attention. Le Masetto incisif de Daniel Noyola et le puissant Commandeur de Krisztián Cser complètent brillamment ce plateau inégal mais toujours intéressant.
Extinction définitive des feux une fois Don Giovanni englouti. Pas de scène finale, ni de choix clair entre les versions dites « de Vienne » et « de Prague » : une conclusion abrupte, somme toute représentative de la démarche pragmatique d’Iván Fischer : un peu d’authenticité, beaucoup d’expérimentation, et la liberté de suivre ses intuitions, au risque de ne pas toujours convaincre pleinement.
LAURENT BARTHEL
Andrè Schuen (Don Giovanni)
Krisztián Cser (Il Commendatore)
Maria Bengtsson (Donna Anna)
Bernard Richter (Don Ottavio)
Miah Persson (Donna Elvira)
Luca Pisaroni (Leporello)
Daniel Noyola (Masetto)
Giulia Semenzato (Zerlina)
Iván Fischer (dm/ms)
Andrea Tocchio (dl)
Anna Biagiotti (c)
.