Haus für Mozart, 23 janvier
Cette année, la «Mozartwoche» célèbre sa 70e édition ainsi que le 270e anniversaire de la naissance du compositeur. Mais c’est plutôt à sa mort à Vienne en 1791 que s’est référé Rolando Villazón pour Die Zauberflöte, seul spectacle scénique du festival. S’inspirant de la célèbre anecdote rapportée par Stendhal, selon laquelle Mozart, trop faible les derniers temps pour se rendre au théâtre, imaginait depuis chez lui, en fixant sa montre, le déroulement de l’opéra qui se jouait au même moment, il a donc situé toute l’action dans la nuit du 4 au 5 décembre 1791, avec un décor minimal : un lit, un piano – sur lequel Wolfgang (le comédien Vitus Denifl) va fiévreusement jouer quelques mesures de son Requiem –, une pendule montrant que le compte à rebours est amorcé, une bibliothèque et quelques portes par lesquelles vont entrer les divers personnages.
Cette façon simple de raconter l’histoire, en dehors de toute référence maçonnique, permettant à Mozart, mais aussi parfois à Konstanze (Victoria D’Agostino), de s’y immiscer, fait mouche auprès du public. Avouons que le traitement des personnages du « Singspiel », très détaillé dans la note d’intention du programme, ne semble pas toujours très compréhensible, voire très pertinent. Symbolisant la mercantilisation à outrance, Monostatos, qui vend littéralement « sous le manteau » toutes sortes de produits mozartiens dérivés, est accompagné d’une troupe bruyante non d’esclaves, mais de poupées à l’effigie du compositeur. Quant aux trois Dames, les trois arts qu’elles sont censées représenter sont difficilement identifiables !
Si Sarastro, dépouillé de tout prestige, paraît bien ordinaire, la Reine de la Nuit conserve son aura surnaturelle, sa première apparition perchée sur un croissant de lune, puis, pour « Der Hölle Rache », sa gigantesque robe semée d’étoiles faisant explicitement référence au fameux tableau de Karl Friedrich Schinkel. La misogynie du livret n’est pas édulcorée, mais elle est contrebalancée par une Konstanze s’insurgeant avec véhémence contre l’arbitraire des épreuves. Le « politiquement correct » est d’ailleurs souvent à l’œuvre : ainsi de Manostatos (orthographe attestée dans l’autographe), désigné par Pamina non comme un « méchant maure », mais un « méchant homme », et qui lui-même se qualifie d’« esclave » convoitant une « belle », et non de « noir » désirant une « blanche » ! On sourit enfin aux paroles modifiées dans « Bei Männern », quand le refrain « Mann und Weib, und Weib und Mann » devient parfois « Mann und Mann, und Weib und Weib », dûment illustré sur scène par la formation de couples aussi bien hétéro qu’homosexuels !
Mozart meurt juste après le retour de la Reine complotant avec ses Dames et Manostatos, et quand son corps s’élève lentement au-dessus de son lit, le chœur entonne le « Lacrimosa » du
Requiem. Surprise sur « Die Strahlen der Sonne » de Sarastro puis le chœur final de triomphe : le musicien, toujours suspendu en l’air, se dépouille soudain de sa chemise mortuaire pour apparaître dans son éternelle livrée rouge, bondissant et cabriolant en faisant retentir son fameux rire. Mozart n’est pas mort, il est à jamais vivant ! Une ultime pirouette par laquelle Villazón s’attire les bonnes grâces d’un public largement conquis, et qui fait oublier une direction d’acteurs un peu approximative et un propos amusant mais souvent brouillon et inabouti.
La soirée est, il est vrai, portée par la direction musicale, alerte mais assez mesurée dans ses options, voire convenue, de Roberto Gonzáles-Monjas, et un plateau solide. Se détachent la Reine de la Nuit toujours très sûre de Kathryn Lewek, aux coloratures et suraigus d’une précision diabolique, mais sachant montrer aussi un médium corsé et une belle attention au texte, et le Papageno très robuste vocalement – mais peu bondissant physiquement – de Theodore Platt. Grand habitué de Sarastro, Franz-Josef Selig lui confère autorité et humanité, avec des graves toujours impressionnants, mais son vibrato nuit désormais à la parfaite justesse comme au legato.
Emily Pogorelc est une attachante Pamina, dont le beau soprano lyrique s’accorde bien au ténor mordant de Magnus Dietrich, Tamino viril mais dont l’aigu a tendance à passer en force. Le reste du plateau est adéquat, avec un Manostatos et une Papagena sans problème, un Orateur, des Prêtres et Hommes en armes efficaces. On regrette quand même un certain manque de fondu chez les trois Dames, et quelques problèmes de justesse chez les trois Garçons.
Fort du beau succès de ce spectacle, et généralement de cette édition 2026, Villazón, directeur artistique depuis 2021 et déjà reconduit jusqu’en 2028, a vu son mandat prolongé jusqu’en 2031.
THIERRY GUYENNE
Franz-Josef Selig (Sarastro)
Magnus Dietrich (Tamino)
Rupert Grössinger (Sprecher)
Kathryn Lewek (Königin der Nacht)
Emily Pogorelc (Pamina)
Theodore Platt (Papageno)
Tamara Ivaniš (Papagena)
Paul Schweinester (Manostatos)
Roberto Gonzáles-Monjas (dm)
Rolando Villazón (ms)
Harald Thor (d)
Tanja Hofmann (c)
Ramses Sigl (ch)
Stefan Bolliger (l)
Roland Horvath/rocafilm (v)