Opéras Die Liebe der Danae à Munich
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Die Liebe der Danae à Munich

27/02/2025
Malin Byström. © Monika Rittershaus

Nationaltheater, 15 février

Avant-dernier ouvrage lyrique de Richard Strauss, Die Liebe der Danae est un opéra à problèmes. Composé en temps de guerre, achevé en juin 1940, il dut attendre longtemps des jours meilleurs avant d’être créé. Après l’annonce d’une première au Festival de Salzbourg en 1944, seule une générale publique fut autorisée, juste avant la fermeture des théâtres pour raison de « guerre totale ». La véritable création n’eut lieu qu’en 1952, toujours à Salzbourg, par les mêmes chef et metteur en scène, mais deux ans après la disparition du compositeur.

Et on n’a eu que très rarement l’occasion d’entendre cet opéra depuis. Même à Munich, pourtant capitale straussienne, où il n’avait plus reparu depuis ce fameux festival de 1988 où Wolfgang Sawallisch avait réussi à présenter l’intégrale lyrique de Richard Strauss en un mois. Un projet titanesque, mais au cours duquel la première nouvelle production de Die Liebe der Danae depuis des lustres, piètrement chantée et maladroitement mise en scène, n’avait guère marqué les esprits.

Le plus lourd handicap de cet opéra… c’est qu’il y a toujours un autre ouvrage de Strauss plus urgent à monter avant ! Et comme de surcroît, ses proportions imposantes requièrent de grandes voix, y compris pour de nombreux rôles secondaires, on fait systématiquement l’impasse. Ce qui nous fait méconnaître des musiques sublimes, en particulier au cours d’un acte III d’une beauté crépusculaire, déjà digne du Strauss des Vier letzte Lieder. Mais il y a aussi l’autre défaut fatal de cette « Mythologie joyeuse » en trois actes : un livret impossible, complètement hypertrophié et verbeux par rapport à la légèreté escomptée du sujet, avec toutes les difficultés de mise en scène que cela peut impliquer. 

C’est dire que l’on attendait au tournant Claus Guth et son décorateur Michael Levine, qui réussissent pourtant à contourner tous les obstacles d’une mythologie de pacotille. Jupiter convoite Danae, mais se sert de l’ânier Midas pour les travaux d’approche, en lui conférant le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touche, ce qui focalise évidemment l’attention, surtout au royaume de Pollux, le père de Danae, souverain ruiné jusqu’au dernier sou. Ici les dieux de l’Olympe se cachent dans le faux plafond d’un étage de gratte-ciel new-yorkais, au-dessus d’un open space largement vitré où se chamaillent hommes d’affaires et traders cupides. Difficile de ne pas trouver immédiatement les clés de lecture, surtout à la vue de Pollux, embonpoint certain, cravate rouge et casque de cheveux blond paille. À mesure que se multiplient les accessoires en or massif, dont le Boeing qui transporte Midas, avant la mise en place fastueuse d’un lit monumental, d’un kitsch délirant, manège observé depuis le faux plafond par une Junon muette qui noie son dépit dans l’alcool, la farce devient jubilatoire. Bref, on ne voit pas le temps passer.

Contraste total à l’acte III, où la colère de Jupiter frustré vient de tout dévaster. Un univers post-apocalyptique, avec ses rescapés en perdition dans les étages d’un gratte-ciel en feu. Derrière les vitres apparaîtront, en fin d’acte, une fois les fumées dissipées, d’authentiques images des ruines de Munich bombardée, et celles du vieux Richard Strauss, promenant mélancoliquement sa nostalgie d’un monde disparu. Tout cela d’une exemplaire acuité de vision, le jeu de miroir entre plusieurs époques, dont la nôtre, suscitant même d’angoissants vertiges…

Affiche non moins pertinente, où seul détonne le Midas d’Andreas Schager, qui ne fait qu’une bouchée de son rôle, mais dont le chant manque d’élégance, même pour incarner un modeste ânier. En revanche, la classe époustouflante du Jupiter de Christopher Maltman nous tient en haleine jusqu’aux derniers méandres d’un rôle interminable, chanté presque sans coupures. Et puis la Danae de Malin Byström est parfaite, silhouette juvénile au chant svelte et aux aigus impeccablement justes. Les seconds rôles brillent tout autant, dont les quatre désopilantes ex-maîtresses de Jupiter, irrésistiblement cocottes et clinquantes. Dernier atout maître, en fosse : l’immuable compétence de Sebastian Weigle, qui se joue de tous les pièges de la partition et amène jusqu’à l’incandescence un orchestre de rêve. Munich au sommet !

LAURENT BARTHEL

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