Opéra, 29 mars
C’est en italien que la Scala de Milan découvre, en 1957, Dialogues des Carmélites – avant que Paris, quelques mois plus tard, ne l’entende dans sa langue. Et d’emblée, quelque chose s’impose : un théâtre à part, où l’essentiel se joue à voix basse, dans la tension des consciences. L’œuvre dit ce qu’elle est vraiment : non le récit d’un épisode révolutionnaire, mais la traversée d’un vertige intérieur. À partir du scénario posthume de Georges Bernanos inspiré de la nouvelle de Gertrud von Le Fort (La Dernière à l’échafaud), Francis Poulenc fait du martyre des Carmélites de Compiègne le lieu d’une foi vacillante, jamais tout à fait défaite.
Une seule question brûle : peut-on dépasser la peur sans se renier ? C’est Blanche de la Force qui en porte l’épreuve la plus nue. Aristocrate rongée d’angoisse, elle entre au Carmel croyant pouvoir se soustraire à elle-même. Le cloître pourtant n’apaise rien. Autour d’elle se détachent des figures d’une netteté presque cruelle : Madame de Croissy, dont l’agonie fissure les certitudes ; la lumineuse Constance ; l’ardente Mère Marie ; la sereine Madame Lidoine ; le Marquis et le Chevalier de la Force, derniers liens avec le monde. Autant de visages du trouble, du courage et de la grâce – autant d’éclairages jetés sur Blanche. À chacun, Poulenc donne une ligne vocale au plus près de la prosodie française. Nulle virtuosité démonstrative : la musique avance à découvert, augurale, tendue, sans apprêt, et la parole, sous tension, se fait chant, dévoilant d’un même geste les failles et les élans de l’âme. C’est à cette architecture intérieure que se mesure toute mise en scène.
Celle de Louis Désiré, secondée par la scénographie et les costumes de Diego Méndez-Casariego, choisit l’ascèse – à raison. Les angoisses souterraines y affleurent avec une acuité presque douloureuse, tandis que les scènes d’ensemble tissent un réseau lisible où chaque présence trouve sa juste place. Silences, immobilités, jeux d’ombres trouvent leur pleine mesure dans les subtils éclairages de Patrick Mééüs : nappes obscures, percées de clartés fragiles à travers des pans de tulle noir, halos suspendus qui semblent retenir le temps. La scène ne surligne jamais la musique, elle en prolonge le mystère, dont le dénouement offre l’illustration la plus frappante : la mort des Carmélites est figurée par un ruban rouge noué autour du cou, que chacune arrache au moment où le couperet tombe. Geste simple, imparable.
La distribution vocale est à la hauteur de l’enjeu. Hélène Carpentier est une Blanche habitée, vibrante jusqu’au vertige ; Lucie Roche confère à Madame de Croissy une densité sobre et pénétrante, sans jamais forcer le trait ; Ana Escudero fait rayonner Constance d’une simplicité désarmante, en dépit d’une projection mesurée. Angélique Boudeville impose une Madame Lidoine d’autorité apaisée, Eugénie Joneau une Mère Marie tendue, brûlante de ferveur, Marc Barrard un Marquis plein d’humanité, malgré des intonations parfois fluctuantes. Léo Vermot-Desroches prête au Chevalier une sensibilité rare. Jusqu’aux rôles les plus brefs, rien ne rompt le fil du drame.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, Debora Waldman tient la partition d’une main souple et ferme, laissant respirer les silences sans desserrer l’étreinte – l’on souhaiterait parfois, dans certains intermèdes, des tempi moins précipités. Le chœur maison se distingue par sa cohésion et son engagement scénique. Au terme de la représentation, le trouble s’impose, porté par une production éloquente. Dialogues des Carmélites s’y révèle comme un drame de dépouillement et de ferveur, où se joue la conquête d’une paix intérieure – victoire silencieuse, arrachée à la peur.
CYRIL MAZIN
Marc Barrard (Le Marquis de la Force)
Léo Vermot-Desroches (Le Chevalier de la Force)
Hélène Carpentier (Blanche de la Force)
Lucie Roche (Madame de Croissy)
Angélique Boudeville (Madame Lidoine)
Eugénie Joneau (Mère Marie)
Ana Escudero (Sœur Constance)
Laurence Janot (Mère Jeanne)
Esma Mehdaoui (Sœur Mathilde)
Kaëlig Boché (L’Aumônier du Carmel)
Debora Waldman (dm)
Louis Désiré (ms)
Diego Méndez-Casariego (dc)
Patrick Mééüs (l)
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