Badisches Staatstheater, 24 janvier
Renoncer aux costumes d’époque dans Dialogues des Carmélites, donc mettre l’ouvrage à distance de son contexte révolutionnaire précis, a déjà été tenté plus d’une fois. Avec à la clé le dépouillement prudemment fonctionnel réussi par Barrie Kosky à Glyndebourne, ou encore la relecture déroutante et à bien des égards absurde de Dmitri Tcherniakov à Munich. De toute façon, dans un tel ouvrage, ce qui importe est moins la littéralité des signes extérieurs d’un changement de régime politique, en conflit direct avec l’intemporalité de religieuses cloîtrées, que la cohérence des situations. Et sur ce plan, on ne risque pas d’être trop désorienté par la vision d’Andrea Schwalbach, pour cette nouvelle production d’un ouvrage qui n’avait jamais été représenté à Karlsruhe.
Visuellement, le dispositif impose toutefois avec un peu trop d’insistance, sur les trois côtés de la scène, un tribunal contemporain où s’affairent silencieusement de multiples magistrats et assesseurs. Au centre, on ne concède que quelques rares accessoires et meubles au groupe des carmélites, qui continuent à vaquer à leur quotidien, spirituel ou matériel, en restant totalement indifférentes à cette machine judiciaire qui les encercle. Le drame se noue là, mais aussi, alternativement, au verso de ce décor tournant, devant des parois nues, pour les scènes plus intimes de l’hôtel du Marquis de la Force, voire quelques moments intermédiaires. Rien de bien séduisant sur le plan plastique, mais rien de choquant non plus, si ce n’est la sensation, à la longue, que cet encombrant concept n’est pas toujours bien exploité.
En tout cas une ambiance délétère d’état policier qui règle ses comptes avec d’anciennes castes dominantes, et pour le reste, une bonne vision classique d’un drame de toute façon tellement bien balisé par le texte de Bernanos qu’il n’y a pas trente-six façons de le représenter. Reconnaissons en tout cas à cette production un peu bancale une forte caractérisation des personnages, favorisée aussi, et c’est là exceptionnel pour une scène étrangère, par une excellente prononciation française de l’ensemble des protagonistes, un point manifestement beaucoup travaillé.
Bien des solistes appartiennent à la troupe de Karlsruhe, et non seulement les voix sont excellentes, mais de surcroît tout le monde paraît très impliqué sur le plan dramatique. Avec une mention particulière pour Melanie Lang, déchirante Madame de Croissy, peut-être un rien trop expressionniste pour Poulenc, mais ici tous les coups restent permis. Esthétique chargée aussi pour Dorothea Spilger, très énergique en Mère Marie, mais trop rauque et désordonnée pour incarner un tempérament aussi raide. En revanche, Tara Erraught reste toujours crédible et juste stylistiquement dans le rôle de Blanche de la Force. Anastasiya Taratorkina paraît un peu moins à sa place en Sœur Constance, mais le duo des novices fonctionne quand même plutôt bien. Solide Marquis de la Force d’Armin Kolarczyk, dont le fils, Brett Sprague, sonne un peu trop américain. Et puis, avec Melanie Lang et Tara Erraught, la soprano norvégienne Ann-Beth Solvang est le troisième atout maître de cette distribution, Madame Lidoine d’une présence véritablement apaisante : ligne sûre, intonation précise, français limpide, timbre lumineux… tout y est !
En fosse Johannes Willig tire le maximum d’un orchestre dont ce n’est vraiment pas le répertoire coutumier, ce qui s’entend parfois, en particulier du côté d’un pupitre de cors qui a tendance à s’égarer. En tout cas, largement de quoi faire fonctionner efficacement cette musique irrésistible. Et lorsque le chœur s’empare du Salve Regina final, pendant que la mise en scène fait s’effondrer une à une les carmélites, qui marchent ici en faisant du surplace sur la scène tournante, dans leurs vilaines tenues de ville contemporaines dépareillées, on garde comme toujours la gorge nouée pour un bon moment. Immanquable succès final en conséquence, même si les ovations proviennent d’une salle plutôt clairsemée : Poulenc, décidément, reste ici un compositeur envisagé d’un peu loin.
LAURENT BARTHEL
Armin Kolarczyk (Le Marquis de la Force)
Brett Sprague (Le Chevalier de la Force)
Tara Erraught (Blanche de la Force)
Melanie Lang (Madame de Croissy)
Ann-Beth Solvang (Madame Lidoine)
Dorothea Spilger (Mère Marie)
Anastasiya Taratorkina (Sœur Constance)
Christina Niessen (Mère Jeanne)
Katharina Bierweiler (Sœur Mathilde)
Klaus Schneider (L’Aumônier du Carmel)
Johannes Willig (dm)
Andrea Schwalbach (ms)
Anne Neuser (dc)
Britta Leonhardt (c)
Rico Gerstner (l)