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Der fliegende Holländer à Rouen

14/02/2026
Alexandre Duhamel. © Caroline Doutre

Théâtre des Arts, 27 janvier

Gros coup de roulis à Rouen sur le pont du spectaculaire Fliegende Holländer imagé par Marie-Ève Signeyrole, qui embarque à bord de la première machine à fantasmes wagnérienne une pleine cale de questionnements autour de l’errance, la question migratoire, les liens du sang. Cette dernière thématique avait déjà inspiré à Tcherniakov (Bayreuth, 2021) un savant hors-piste par-delà le cap habituel de la narration. Passée la vision en bord de scène de quatre cailloux semés (des cordages… une mouette… une cabane nordique… un plan d’eau), la bouillonnante metteuse en scène française convoque sur une Ouverture à l’urgence décoiffante l’imaginaire attaché à l’embarcation errante : des boat people des années 1970 aux Africains d’aujourd’hui, l’actualité est prodigue en accostages de tous bords.

Sur le plateau, Marie-Ève Signeyrole orchestre la tragédie des corps errants à la recherche d’un eldorado (eau lancée à vue, cris de terreur, noyade) sous l’œil d’une vidéo préenregistrée dialoguant avec une caméra embarquée détachant certains visages, dont celui d’un homme tenant deux bébés, sous le regard anonyme d’un passeur encapuchonné. Tout va vite, très vite, trop vite… Un marqueur temporel indique même un bond de vingt-huit années, immergeant à son tour le spectateur dans le flot des informations.

Ce grand huit maritime inspire à Fabien Teigné l’un de ses plus astucieux décors. Fi des vaisseaux de la tradition : surplombé par les pivotements d’une paire de panneaux de plexiglas chantournés de tubes fluorescents, par une structure transformiste mi-ailes mi-toit, le plateau-rafiot se disloque du confinement au cinémascope, à la manière des tables de salle à manger gigognes de nos grands-mères. La vidéo documentaire (la litanie des décès en mer) et romantique (le rêve grossissant de l’asile sur « Wie aus der Ferne ») signée Marie-Ève Signeyrole, et les costumes flatteurs pour tous griffés Yashi Tabassomi brossent admirablement ce crépuscule des droits de l’humanité.

À la barre, Ben Glassberg est l’autre passeur de ce vaisseau, tenant ferme le gouvernail d’un Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen chauffé à blanc. Le format de la distribution passe le cap de cette fosse d’apocalypse (les timbales !), même le Pilote décalé de Julian Hubbard. Noire machine à son, Grigory Shkarupa taille Daland à la serpe au côté de la Mary très présente d’Héloïse Mas. Vient à point nommé Erik pour Robert Lewis, le jeune ténor ne cessant de gravir le panthéon des tessitures ardues et des interprétations sensibles.

Même si l’extase à la Rysanek hante encore les oreilles, on sait gré à la Senta de Silja Aalto de ne plier ni ne rompre. L’événement de la soirée reste l’intronisation rêvée d’un chanteur français dans le cénacle wagnérien : Alexandre Duhamel s’empare du Hollandais avec un « Die Frist ist um » de la plus ténébreuse attraction. Un duo galvanisant plus tard, on croit l’affaire pliée, n’était une fatigue perceptible dans la dernière scène, cette prime impatience occasion d’en découdre avec ce rôle mythique ayant peut-être négligé le facteur économie d’énergie. Concerné, le chœur Accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen achève cette traversée inédite sous les auspices cinématographiques des twists de Denis Villeneuve (Incendies) et Amenábar (Les Autres), références cinéma avouées.

Tombeau à la mémoire des migrants dont les corps hantent les mers du monde comme les âmes des vivants, dialogue entre les vivants et les morts, Der fliegende Holländer selon Marie-Ève Signeyrole, au sujet duquel il n’est pas impossible que l’on argumentera longtemps à l’instar de Meurtre dans un jardin anglais ou Mulholland Drive, embarque plus qu’il ne laisse à quai. Quid de l’homme en capuche, fil noir du spectacle ? Du jeu joué par Mary, à nouveau pièce maîtresse du drame comme chez Tcherniakov, et surtout de ces taches de naissance sur les bras de Daland, du Hollandais, de Senta ? L’image finale d’un Daland forcé d’endosser à son tour le noir ciré du passeur, semble finalement répondre à l’instar d’Ariane Mnouchkine dans son Dernier Caravansérail : « Qui sommes-nous ? Leurs semblables ? Leurs témoins ? Leurs ennemis ? D’anciens voyageurs qui ont oublié ? Ou des gens que le voyage attend au tournant ? »

JEAN-LUC CLAIRET

Grigory Shkarupa (Daland)
Silja Aalto (Senta)
Robert Lewis (Erik)
Héloïse Mas (Mary)
Julien Hubbard (Der Steuermann Dalands)
Alexandre Duhamel (Der Holländer)
Ben Glassberg (dm)
Marie-Ève Signeyrole (ms/v)
Fabien Teigné (d)
Yashi Tabassomi (c)
Philippe Berthomé (l)

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