Opéra, 1er février
L’Opéra National du Rhin s’est depuis longtemps illustré dans la programmation de musique considérée comme « dégénérée » par les nazis. Après la création française de Die tote Stadt en 2001 et Der ferne Klang de Schreker en 2012, Strasbourg propose cette fois la première hexagonale de l’ultime opéra de Korngold.
Le livret, adapté d’un mystère de Hans Kaltneker, est taillé pour l’univers lyrique. Le Souverain d’un royaume médiéval annonce l’exécution d’un agitateur étranger très apprécié par le peuple. Prise de compassion, Heliane, épouse du tyran, se dénude devant le condamné mais ne s’offre à lui qu’en pensée. Alors que l’adultère est jugé, l’Étranger se suicide dans les bras de la jeune femme. Pour prouver sa pureté, Heliane sera amenée à ressusciter le révolté au prix de sa propre vie.
Suite au manque de succès de la création à Hambourg en 1927, Korngold, qui devait vivre encore trente ans, met fin à sa carrière de compositeur d’opéra. Un siècle plus tard, Das Wunder der Heliane reste un ouvrage problématique à plusieurs égards. L’écriture vocale, d’abord, est un défi aux programmateurs. La taille de l’orchestre, ensuite, déborde de nombreuses fosses de théâtre. Mais aussi et surtout, les outrances de l’esthétique sonore de la partition peuvent rebuter.
Pour garder de l’impact, un discours aussi cataclysmique ne saurait dépasser la durée d’une Salome, d’une Elektra ; or le compositeur autrichien a étalé son Miracle sur 3 h 15 – légèrement raccourcies ici par dix coupures – pendant lesquelles la musique assène une pleine puissance assez fatigante. En comparaison, Die Frau ohne Schatten passerait pour un opéra de chambre, Strauss gérant infiniment mieux les sas de décompression auditive.
On ne saura que davantage gré à l’Opéra National du Rhin d’avoir réuni une équipe musicale aussi aguerrie. Premier acteur du drame, l’orchestre, réduit de presque un tiers par l’arrangement de Fergus McAlpine, rend la matière respirable, sous la baguette rompue à la modernité de Robert Houssart. Le chef néerlandais aère les masses du Philharmonique de Strasbourg et met en exergue la moindre nuance pour faire émerger piano et célesta. La distribution est tout aussi exemplaire face aux coups de boutoir de Korngold.
Au sommet trône Ric Furman, dans l’écriture vocale pourtant assassine de l’Étranger – voisine du Midas de Die Liebe der Danae –, exigeant à la fois l’endurance d’un Heldentenor wagnérien et un troisième registre à l’aise dans la canonnade. Aigu conquérant, déclamation châtiée sur un souffle idéalement long, le ténor américain trouve même au troisième acte des ressources dans le grave qu’on ne lui imaginait pas jusqu’alors.
Face à lui, l’Heliane de Camille Schnoor, présence immédiate du timbre, magnétisme de l’incarnation, format dramatique idoine à la moindre imprécation, ne peut faire oublier une vocalité accidentée, vibrato en retard sur certaines tenues, présence d’air sur la voix dans les nuances intermédiaires et le haut-médium, brillance du timbre frôlant la dureté dans certains grands aigus. Mais le rôle est tel…
Impeccable Souverain de Josef Wagner, qui, sans avoir le métal du créateur Rudolf Bockelmann, campe un personnage monolithique dont les rares failles émeuvent, face au Geôlier au beau grain noir de Damien Pass, et au Juge aveugle tout sauf sur le retour du ténor Paul McNamara. Enfin, parfait hybride du Page de Salome et de la Nourrice de la « Frosch », Kai Rüütel-Pajula a les registres disloqués et les saillies chaotiques de la Messagère.
Coproduction avec le Nederlandse Reisopera, la mise en scène de Jakob Peters-Messer transpose l’action dans le décor unique d’un futur post-apocalyptique : une salle de détention glaciale, carrelage, murs et plafond ondulé d’un blanc clinique, qui après s’être teintée de reflets colorés, finira par s’ouvrir sur une surface argentée. Poubelles, benne à ordures et peuple crasseux, ce cadre dystopique évacue toute magie de la résurrection – le suicidé posé sur de méchantes palettes appuyées sur des barrières Vauban et un piétement de tubes fluorescents – sans faire obstacle à l’écoute.
YANNICK MILLON
Camille Schnoor (Heliane)
Josef Wagner (Der Herrscher)
Ric Furman (Der Fremde)
Kai Rüütel-Pajula (Die Botin)
Damien Pass (Der Pförtner)
Paul McNamara (Der blinde Schwertrichter)
Massimo Frigato (Der junge Mann)
Robert Houssart (dm)
Jakob Peters-Messer (ms)
Guido Petzold (dlv)
Tanja Liebermann (c)
Nicole van den Berg (ch)