Felsenreitschule, 1er avril
L’Orchestre Philharmonique de Berlin avait décidé de quitter le Festival de Pâques de Salzbourg après l’édition 2012, suite à de persistants désaccords de gestion, contexte suffisamment assaini maintenant pour que les musiciens préfèrent revenir dans la ville natale d’Herbert von Karajan, et ce en dépit de treize années pourtant très fructueuses et confortables passées au Festspielhaus de Baden-Baden.
Un retour annoncé pour l’instant jusqu’en 2030 inclus, pour au moins ce projet de Tétralogie enrichi d’un Moses und Aron de Schoenberg en 2028, en guise d’intermède. Mais après ? Compte tenu de la précarité actuelle des institutions culturelles en Autriche, personne ne sait vraiment. Exemple flagrant : la balle que le Festival d’été de Salzbourg vient de se tirer dans le pied, en licenciant Markus Hinterhäuser avec effet immédiat, sans même savoir qui pourrait bien lui succéder et quand. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, Kirill Petrenko et les Berliner Philharmoniker paraissent stabilisés à Salzbourg chaque début de printemps (ou plutôt fin d’hiver, au vu de conditions climatiques en général beaucoup plus rudes ici qu’à Baden-Baden au même moment).
De toute façon, les Berlinois ne descendront plus en fosse au Großes Festspielhaus, qui va bientôt fermer pour rénovation, mais au Manège des rochers, le lieu salzbourgeois le plus fascinant, mais aussi le moins commode. En tout cas un endroit magique pour écouter, et voir, un orchestre et un chef qui redeviennent l’attraction majeure de ce Festival de Pâques. Place donc à un Rheingold comme on n’avait jamais pu l’entendre, de mémoire de wagnérien. Petrenko reste continuellement vif, allège toutes les textures, nous fait découvrir à chaque page de nouveaux détails et alliages insolites, ce qui n’exclut nullement de généreux paroxysmes. Prévaut l’impression d’une radiographie sonore d’une surprenante richesse, et pourtant sans rien d’artificiel ni de contraint. Un modèle ? Peut-être pas, mais une proposition de haute volée, qui se tient de bout en bout.
Le problème est que l’acoustique du lieu se révèle défavorable à une distribution où surabondent timbres clairs et projections fluettes. Particulièrement concerné, le Wotan de Christian Gerhaher, prise de rôle – probablement sans lendemain – d’un Liedersänger fourvoyé, qui brutalise ses moyens pour se faire entendre. Assurément un grand chanteur, toujours aussi attachant, mais un « loser » d’emblée, au lieu d’un dieu. Et l’Alberich de Leigh Melrose, prodigieux comédien, n’est guère plus convaincant, trop léger, avec de surcroît de vrais problèmes d’accentuation de l’allemand. Le Loge de Brenton Ryan est en revanche un excellent diseur, mais d’une intonation approximative. Autres relatifs points faibles, une Freia sans éclat, des Filles du Rhin charmantes quand elles chantent ensemble mais fragiles isolément… Somme toute une distribution frustrante, où seuls Fricka, Fasolt, Fafner, Froh, Donner et Mime paraissent vraiment à leur place, ainsi que l’envoûtante Erda de Jasmin White.
La mise en scène de Kirill Serebrennikov était aussi très attendue, avec d’autant plus de curiosité qu’on sait que le cadre du Manège des rochers, très large et forcément rigide faute de machinerie, impose de trouver constamment des expédients narratifs. En fait un véritable concours d’imagination, auquel se livre ici une équipe fournie de concepteurs et plasticiens, fédérés par un maître d’œuvre qui compte beaucoup sur une importante figuration, comédiens et danseurs, pour meubler le plateau par leur présence remuante, au risque de parasiter ce qui devrait rester l’essentiel.
Importante contribution aussi de l’image filmée, comme souvent chez Serebrennikov, diffractée sur huit petits écrans suspendus, constamment mobiles, séquences surtout en noir et blanc, tournées en Islande, focalisées sur un Alberich parcourant nu des contrées hostiles. De lugubres paysages post-apocalyptiques, d’une présumée Afrique plongée dans une nouvelle ère glaciaire, relayés sur le plateau par des coulées de lave solidifiée et quelques fûts de colonne sur lesquels on installe des planchers de fortune pour héberger les dieux. Impossible de s’ennuyer, mais au prix d’une évidente surcharge, qui de toute façon peine à faire oublier le caractère essentiellement conventionnel de cette lecture, qu’on essaie de faire passer pour puissamment originale, alors qu’elle l’est en définitive assez peu.
LAURENT BARTHEL
Christian Gerhaher (Wotan)
Gihoon Kim (Donner)
Thomas Atkins (Froh)
Brenton Ryan (Loge)
Leigh Melrose (Alberich)
Thomas Cilluffo (Mime)
Le Bu (Fasolt)
Patrick Guetti (Fafner)
Catriona Morison (Fricka)
Sarah Brady (Freia)
Jasmin White (Erda)
Kirill Petrenko (dm)
Kirill Serebrennikov (ms/dc)
Sergey Kucher (l)