Opéras Company à Compiègne
Opéras

Company à Compiègne

02/04/2025
© Jean-Michel Molina

Théâtre Impérial, 16 mars

La France aura mis bien du temps à découvrir Stephen Sondheim. Jean-Luc Choplin l’a servi comme personne au Châtelet, avec cinq créations françaises exceptionnelles, entre 2010 et 2016, puis au Lido 2 Paris, voici un an. N’oublions pas Toulon, avec Follies en 2013. Des merveilles, mais hélas jamais reprises. S’il aura fallu cinquante-cinq ans pour que Company gagne la scène française, au moins la reverra-t-on souvent : Génération Opéra, qui produit, lui permettra, après Massy début mars et Compiègne, de séduire Bordeaux, Rennes, Nice, Avignon, Neuchâtel, Nancy, Clermont, Limoges, Rouen, et même le Châtelet en 2027. Une visibilité en forme de valeur ajoutée de ce qui, au Théâtre Impérial, s’est avéré une délicieuse réussite. 

Company se plait à exposer les hésitations face au mariage de Robert, un New-Yorkais tranquille, un rien largué, à qui cinq couples d’amis vont faire la surprise d’une fête pour ses 35 ans, avec un questionnement sur la solitude, éternellement actuel. Le livret de George Furth, habilement traduit en français par Stéphane Laporte, fonctionne à merveille –- les songs sont données en langue originale et surtitrées. L’œuvre est aussi une forme d’hommage à New York, qui devient une présence souriante et nostalgique, où le parfum de la fumette croise l’esprit d’ouverture et la légèreté d’une problématique universelle, mais réelle : vivre seul ou en compagnie, ce qui signifie évidemment accepter l’autre autant que s’accepter soi-même. Si la question reste ouverte pour Bobby, le plaisir vient de la confrontation de son indécision à ces couples plus ou moins vacillants, mais finalement indestructibles.

Cela fonctionne d’autant mieux que Stephen Sondheim, ce géant, a déroulé là encore cette souplesse de la narration musicale, cette complicité et cette élégance qui caractérisent son écriture orchestrale et vocale. Company est un bijou. Et la production du Théâtre Impérial lui offre un écrin délicieux. La réussite vient d’abord de la direction d’orchestre de Larry Blank, pimpante, sonore, rythmée et toute en nuances, car jamais tonitruante. L’Orchestre National d’Île-de-France est ici parfaitement à son aise, dans la légèreté de touche et l’esprit classique du compositeur, comme dans le rentre-dedans nécessaire à Broadway. Comme souvent, la partition a été réorchestrée, ici par Jonathan Tunick, mais c’est bien la battue enjouée, tendre et spirituelle à souhait du chef qui en donne toute l’énergie et tout le sel. 

Sur scène, tout est léger, avec le décor de Barbara de Limburg : un sol en perspective fuyante, des panneaux mobiles pour les projections des rues de la métropole bourdonnante, de ses jardins publics apaisés, d’appartements que suffisent à créer un fauteuil, un canapé pour 11, un lit, bien sûr… où la fluidité du changement à vue participe à la préservation du rythme et à la création d’une poésie urbaine bienvenue, vintage et moderne à la fois. La direction d’acteurs de James Bonas fait fonctionner tout cela, en composant des caractères bien dessinés, toujours contrastés.

Reste que, pour le musical façon Broadway, c’est d’abord la prise en charge de chacun qui fait la réussite. Seul bémol, la danse : Ewan Jones en a réglé les mouvements avec le chien nécessaire, mais on aura beau faire, si chacun s’y investit au mieux, ne sourd jamais le naturel, l’évidence bluffante d’une troupe américaine. Le chant et la présence compensent chez chacun des quatorze membres de la troupe, ici dans l’émotion, là dans le sourire, tous professionnels. Saluons Gaétan Borg, Bobby aux belles couleurs vocales, Jasmine Roy, Joanne sur le retour, avec tout l’abattage nécessaire à ses désillusions, et tous les couples, bien assortis. Mention particulière pour Neïma Naouri qui explose ici avec sa Marta au caractère bien trempé. À ne pas manquer.

PIERRE FLINOIS

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