
3 CD Oktav Records OKT011
Après avoir été illustré au sommet, après-guerre, par les Schwarzkopf et Fischer-Dieskau, Hugo Wolf a été moins assidûment pratiqué par les générations suivantes de spécialistes du Lied, même très « littéraires » comme le duo Gerhaher-Huber. Saluons donc le projet hardi et ambitieux qui réunit la pianiste française Anne Le Bozec et le chanteur germano-suisse Christian Immler, pour une intégrale de ses 53 Lieder – composés entre 1880 et 1888 – sur des poèmes d’Eduard Mörike (1804-1875). Considérés par maint spécialiste comme la quintessence du Lied wolfien, ils couvrent en effet, avec une grande exigence pour les interprètes, un éventail particulièrement large de tons et d’humeurs : importance du religieux d’un côté, de l’humour, parfois très sarcastique, de l’autre, sans oublier le fantastique ni le pur lyrisme, le plus souvent teinté de gravité. Il faut écouter ces trois disques non en mode « playlist » mais comme un programme très pensé dans ses progressions et contrastes : premier volume très intimiste et lyrique, deuxième faisant la part belle au fantastique (Der Feuerreiter) et à l’humour (Nimmersatte Liebe), et troisième privilégiant une profondeur volontiers tourmentée. Le parcours s’ouvre (An eine Äolsharfe, An die Geliebte) et se referme (An den Schlaf, Gesang Weylas) dans les demi-teintes les plus subtiles.
Le duo se met superbement au service de cette vaste palette expressive. Christian Immler, beau baryton-basse à la magnifique diction sculptée dans un médium riche et moelleux, va loin dans la caractérisation de chaque pièce, avec une précision d’intonation et de rythme et un legato remarquables. La veine satirique est particulièrement fouillée, notamment par des effets de timbre, à l’instar des Bei einer Trauung et Abschied qui terminent le CD 2, mais la gravité vient tout aussi naturellement – Wo find ich Trost, et bien d’autres. Le chanteur n’hésite pas à assumer dans quelques pièces des aigus tendus, au profit de la caractérisation juste, et sans doute aussi de la partie de piano.
Car celle-ci, ne l’oublions pas, est première chez Wolf, la voix ne faisant en quelque sorte qu’y poser le poème. Anne Le Bozec est formidable de couleurs toujours chargées de sens, tant dans le dépouillement, le sostenuto large et profond, que dans l’occasionnelle mais marquante virtuosité, comme pour les fabuleuses fusées chromatiques du très wagnérien Lied vom Winde. Notons que cinq Lieder féminins sont confiés à la voix fraîche de la jeune soprano Alina Wunderlin. Un coffret précieux, essentiel même, qui plus est à un prix dérisoire (25 € !).
THIERRY GUYENNE
3 CD Oktav Records OKT011
Anne Le Bozec (piano)
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