Opernhaus, 15 février
À l’heure où les maisons d’opéra programment volontiers les mêmes classiques du XXe siècle, Cardillac reste une pièce à part : compacte, anguleuse et d’une efficacité inouïe. Autant de qualités que confirme le choix de la version originale, créée en 1926 au Semperoper de Dresde (plutôt que la révision de 1952 écrite pour Zurich) qui souligne la tension et la motorique de ces formes fermées (fugue, passacaille, numéros nettement découpés).
C’est dans cette logique d’un théâtre par blocs, frictions plutôt que fusion, que s’inscrit la mise en scène de Kornél Mundruczó. En partant de Das Fräulein von Scuderi (Mademoiselle de Scudéry) d’E.T.A. Hoffmann, le metteur en scène déplace l’action dans un espace de circulation contemporain : non plus le Paris de Louis XIV, mais un « mall », cette galerie commerciale de passage où tout s’expose et se vend.
La scénographie de Monika Korpa condense cette idée avec une intelligence d’architecte dans un dispositif à étages, traversé d’un ascenseur vitré et de l’atelier secret du joaillier. Le choix n’a rien d’une simple actualisation : il rend visible la question centrale de la possession pathologique, avec des bijoux qui ne sont pas seulement des objets désirables, mais bel et bien des signes de hiérarchie sociale et des objets existentiels. C’est précisément cela qui rend le personnage de Cardillac dangereux ; en tant que créateur absolu, il supporte la fabrication, mais pas la séparation. L’instant où l’œuvre quitte ses mains n’est pas un aboutissement : c’est une mutilation, aussitôt réparée par la prédation et le meurtre.
Fallait-il alourdir symboliquement le personnage de Cardillac avec ce masque de Fantômas qu’il enfile pour commettre ses meurtres ? L’allusion à cette icône populaire du crime pourrait ouvrir un jeu de miroirs entre feuilleton et tragédie, mais le résultat visuel demeure paradoxalement réducteur, là où le personnage gagne à rester équivoque dans sa « monstruosité ». Le chœur, quant à lui, dessine une foule qui n’est pas seulement témoin mais présence agissante et organique, capable d’admiration comme de sanction, d’ovation comme de lynchage. La fin reste le point de friction majeur de la version de 1926 : l’Officier invoquant une « sainte folie » qui semble hésiter entre constat et apologie. Mundruczó, lui, refuse la transfiguration : pas de rédemption, mais un personnage dont le cadavre est recouvert d’or et offert à la foule sous la forme d’un emblème et d’un objet de consommation.
Le plateau vocal emporte l’adhésion, d’abord grâce à Gábor Bretz, dont le Cardillac montre un homme pris dans une logique qui le dépasse, avec une couleur sombre qui laisse entendre l’usure d’une obsession autant que sa fierté. À ses côtés, Anett Fritsch donne à la Fille une chaleur du timbre et une franchise d’émission qui répond de belle manière au métal ferme et à l’autorité de l’Officier de Michael Laurenz, qui réduit au seul sentiment amoureux la ligne expressive de son personnage. Dorottya Láng (la Dame) et Sebastian Kohlhepp (le Cavalier) marquent efficacement le premier acte, tandis que Stanislav Vorobyov (le Marchand d’or) apporte une couleur plus sèche, presque grinçante.
Dans la fosse, Fabio Luisi confirme qu’il possède cette musique de l’intérieur : gestes nets, pulsation tenue, relief donné aux vents et aux percussions, sens des contrastes qui fait ressortir la charpente sans la dessécher. Il laisse, quand il le faut, affleurer les quelques zones d’abandon lyrique, mais comme des éclaircies aussi furtives que nécessaires.
DAVID VERDIER
Gábor Bretz (Cardillac)
Anett Fritsch (Die Tochter)
Michael Laurenz (Der Offizier)
Stanislav Vorobyov (Der Goldhändler)
Sebastian Kohlhepp (Der Kavalier)
Dorottya Láng (Die Dame)
Brent Michael Smith (Der Führer der Prévôté)
Fabio Luisi (dm)
Kornél Mundruczó (ms)
Monika Korpa (d)
Elfried Roller (l)