Opéra, 21 mars
C’est avec une proposition scénique radicalement différente que se poursuit le festival printanier de l’Opéra de Lyon. Richard Brunel opte en effet pour une esthétique bien plus symboliste. Après un Prologue épuré, vue océane et fumigènes ras du sol mâtinant un exquis gris bleuté, surgit un dispositif combinant d’imposantes plateformes mobiles que les techniciens déplacent en temps réel pour « construire » puis figurer des fragments de bateau dans lesquels se nouera la tragique intrigue issue d’une nouvelle d’Herman Melville. Des escaliers et échelles assurent le passage d’une plateforme à l’autre. Dans un ballet presque incessant mais toujours fluide, le bateau ne cesse ainsi de se métamorphoser, ouvrant des espaces ou ménageant des exiguïtés, rendant ainsi fidèlement compte de la vie confinée à bord d’un navire. Voulu par le metteur en scène et son scénographe, un lien évident entre théâtre et marine se dessine nettement.
Davantage que les accessoires (une bibliothèque, des hamacs…), les lumières jouent ici un rôle déterminant pour accompagner la temporalité du récit, se déployant par exemple en chaleureux nocturnes. Richard Brunel ne répugne pas aux contrastes graphiques : ainsi du rouge vif qui lézarde le dos du Novice, dans une atmosphère qui oscille entre brumes marines et soirées à l’ocre délicat. Comme indiqué dans la note d’intention, les regrets de Vere laissent place à une manière de tribunal, les deux actes faisant office de reconstitution, une liberté prise avec le livret parfaitement justifiée, tout comme la mort de Billy, plutôt règlement de comptes qu’exécution capitale.
D’une distribution homogène, on observera d’abord la qualité vocale globale et notamment la diction, qui laisse parfaitement entendre le très bon livret d’E. M. Forster et Eric Crozier, tout comme une direction d’acteurs au cordeau, qui accompagne chaque instant. Jouant subtilement du bégaiement, Sean Michael Plumb est remarquable grâce à une voix bien projetée, des graves tendus et de belles qualités d’expressivité. Par sa bonhomie tendre, l’acteur aussi sait rendre justice à Billy Budd. Saisissant les ambiguïtés et interrogations du Commandant Vere par un jeu tout en retenue lasse, osant d’ultimes sanglots, Paul Appleby sait aussi faire valoir la délicatesse de son timbre et de ses aigus assurés. Sombre sans être machiavélique, Derek Welton campe un inquiétant John Claggart, aux graves d’une solide noirceur, dits avec puissance et conviction. On saluera aussi l’excellent Novice de William Morgan, presque pleurnichard, ou encore la prestation de Scott Wilde, impavide et sage Dansker. Mais c’est d’abord l’engagement et l’homogénéité des protagonistes du drame qui frappe, par la vérité tragique qui ressort de cette production.
Soignant la clarté et l’équilibre des pupitres, la lecture Finnegan Downie Dear donne à entendre un Britten vigoureux et tendu. Qu’il s’agisse des enfants ou des solides marins, les chœurs sont en tous points magnifiques. Le troisième opéra d’envergure de Britten – ici dans sa version révisée de 1964 en deux actes – n’avait jamais été joué à Lyon. C’est désormais chose faite, et l’on ne peut qu’applaudir une telle réussite.
JEAN-MARC PROUST
Paul Appleby (Edward Fairfax Vere)
Sean Michael Plumb (Billy Budd)
Derek Welton (John Claggart)
Alexander de Jong (Mr. Redburn)
Rafał Pawnuk (Mr. Flint)
Daniel Mirosław (Lieutenant Ratcliffe)
Oliver Johnston (Red Whiskers)
Michal Marhold (Donald)
Scott Wilde (Dansker)
William Morgan (The Novice)
Filipp Varik (Squeak)
Finnegan Downie Dear (dm)
Richard Brunel (ms)
Stephan Zimmerli (d)
Bruno de Lavenère (c)
Laurent Castaingt (l)
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