Opéras Benvenuto Cellini à Bruxelles
Opéras

Benvenuto Cellini à Bruxelles

19/02/2026
© Felix Grünschloß

La Monnaie, 8 février

Si l’on excepte une apparition furtive à Liège, en 1979, sous la direction de Jésus Etcheverry, avec Alain Vanzo dans le rôle-titre, Benvenuto Cellini n’avait encore jamais été représenté en Belgique. Il faut donc saluer Alain Altinoglu, fervent berliozien (il a dirigé Les Troyens à Vienne en 2018), d’être à l’origine de cette première bruxelloise.

Afficher Benvenuto, c’est d’abord faire un choix. Altinoglu s’en est tenu à la version dite « Paris 2 » dans l’édition Bärenreiter, qui s’appuie sur le dernier état de l’œuvre à l’issue des représentations de 1838-1839, augmenté ici de la pantomime du deuxième tableau coupée lors desdites représentations, et de quelques ajouts pris dans la version « de Weimar ». On sait cependant, depuis les concerts et l’enregistrement de John Nelson (2003), et le Benvenuto dirigé par François-Xavier Roth en 2015 à Cologne (voir O. M. n° 113 p. 35), que la version dite « Paris 1 » restitue bien mieux la partition dans son équilibre et son ampleur. Si les deux premiers tableaux conservent à peu près leur cohérence dans « Paris 2 », le troisième est amputé de plus d’un effet comique, et le quatrième précipite l’action en multipliant les ellipses, si bien qu’on ne comprend plus rien à rien, notamment l’attitude de Fieramosca qui tout à coup participe au triomphe de son rival.

La mise en scène clarifie-t-elle la situation ? C’est tout le contraire. En optant pour une agitation continue, Thaddeus Strassberger réduit Benvenuto à une farce et escamote les enjeux de l’ouvrage : culte de l’artiste, indépendance face à la politique et à la religion, etc. Plus encore que Terry Gilliam, dont on a pu voir la mise en scène dans plusieurs théâtres et notamment à l’Opéra National de Paris (voir O. M. n° 139 p. 66), Strassberger envahit le plateau de jongleurs, muses vivantes descendues du plafond et figurants divers, le tout sur un fond de décor évoquant Rome, sa louve et ses colonnes baroques. Mais une profusion de costumes n’est rien si la foule ne bouge pas avec efficacité. N’est pas Fellini qui veut !

Pourtant savamment agencée par Berlioz, la pantomime est une fois de plus incompréhensible, d’autant qu’elle est enkystée d’une interminable scène parlée due au dramaturge de la Monnaie (Sébastien Herbecq), qui met en scène une Colombine célébrant au micro « l’heure de la battle » au milieu de tous les poncifs « queer ». Certaines idées font sourire (Pompeo rythmant l’air de Fieramosca à la manière de Sachs dans Die Meistersinger), d’autres consternent (Balducci devant sa télévision regardant une cérémonie au Vatican au son du Requiem de Berlioz) ; surtout, les chanteurs étant contraints à une constante bouffonnerie, toutes les beautés vocales de l’œuvre semblent aspirées par le spectacle.

L’excellent Jean-Sébastien Bou (Fieramosca) en souffre le plus, même s’il réussit à donner un relief inédit à son air de matamore. Balducci (Tijl Faveyts, annoncé souffrant mais vocalement plutôt solide) n’est plus qu’une caricature, et le rôle du Pape, très raccourci dans la version choisie, se résume pratiquement à son air du troisième tableau, chanté avec autorité par Ante Jerkunica.

Les seuls moments à peu près calmes de la représentation sont les deux airs de Cellini. John Osborn a beaucoup chanté le rôle et fait partie de cette poignée de ténors capables de marier l’héroïsme, le legato et l’endurance exigés par Berlioz. Son timbre n’a plus tout à fait la même lumière, mais il garde une fermeté dans la ligne et une clarté de la diction qui lui permettent d’aborder avec plénitude la romance « La gloire était ma seule idole » ; l’air « Sur les monts les plus sauvages », lui, accuse vers la fin une tension un peu douloureuse. Et John Osborn est lui aussi victime : quand il menace de détruire sa statue, superbe moment de violence, le voici devenu lanceur de marteau tournant ridiculement sur lui-même.

Côté féminin, Ruth Iniesta est une Teresa un peu coquette, qui se sort avec brio de son air du premier tableau et des vocalises qui le concluent, et Florence Losseau est un impeccable Ascanio, la voix claire et la projection assurée, même si le personnage ressemble ici à un triste notaire moustachu.

On applaudit le chant et le serment des ciseleurs, qui est sans doute le moment où le chœur s’exprime avec le plus d’éloquence, et on ne peut que louer la direction d’Alain Altinoglu, enthousiaste, toujours en accord avec le plateau, à la tête d’un orchestre qui lui répond avec brio. Mais la mise en scène, envahissante et sommaire à la fois, laisse au bout du compte l’impression d’un Benvenuto Cellini brouillé.

CHRISTIAN WASSELIN

John Osborn (Benvenuto Cellini)
Tijl Faveyts (Giacomo Balducci)
Jean-Sébastien Bou (Fieramosca)
Ante Jerkunica (Le Pape Clément VII)
Luis Aguilar (Francesco)
Leander Carlier (Bernardino)
Gabriele Nani (Pompeo)
Yves Saelens (le Cabaretier)
Ruth Iniesta (Teresa)
Florence Losseau (Ascanio)
Alain Altinoglu (dm)
Thaddeus Strassberger (ms/d)
Giuseppe Palella (c)
Driscoll Otto (l)
Greg Emetaz (v)

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