Teatro Real, 31 janvier
L’univers symboliste qui sous-tend Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas, sur un livret de Maurice Maeterlinck, pose d’immenses difficultés tant sur le plan scénique que musical. Son ambiguïté délibérée, son refus de l’explicite et sa densité poétique exigent des lectures capables de préserver le mystère, sans tomber ni dans l’illustration littérale ni dans la surinterprétation conceptuelle. À cet égard, la proposition scénique d’Àlex Ollé, déjà présentée à Lyon en période de pandémie devant un petit nombre de journalistes (voir O. M. n° 172 p. 47), se révèle tout aussi discutable.
La lecture de La Fura dels Baus, orientée vers un discours féministe – par ailleurs déjà présent de manière pionnière dans un livret empreint de sororité et qui dynamite les archétypes opératiques de l’héroïne – opte pour une concrétisation qui entre en conflit avec le caractère ouvert de l’œuvre. De la vidéo initiale, montrant une route en périphérie de Madrid, à la littéralité de nombreuses situations, comme le banquet de noces, la production sacrifie systématiquement le mystère symboliste au profit d’une dramaturgie plus quotidienne. La superposition conscient-inconscient, inspirée de manière quelque peu schématique de Freud, ne convainc pas davantage : elle tend à refermer des sens que le texte maintient délibérément en suspens.
Du point de vue musical, la partition de Dukas – véritable étude de la lumière et de la couleur, décrite comme « un poème symphonique avec voix » – pose d’importants défis d’équilibre entre la fosse et la scène, en raison de sa densité orchestrale et de sa nature éminemment symphonique. À la tête de l’Orchestre du Teatro Real, Pinchas Steinberg propose une lecture solide, engagée et d’un métier remarquable, traduisant fidèlement la richesse des timbres et l’opulence sonore de la partition, avec une aisance certaine entre la grandeur wagnérienne et le raffinement de la couleur orchestrale française. L’équilibre avec les voix n’est toutefois pas toujours satisfaisant, difficulté accrue par une mise en scène plaçant parfois les chanteurs dans des positions peu favorables à la projection.
Le niveau vocal s’avère, dans l’ensemble, très élevé. Paula Murrihy affronte l’éreintant rôle d’Ariane – présente presque du début à la fin – avec une incarnation scénique solide, capable de transmettre autorité morale, tendresse et détermination. Vocalement, son interprétation, d’un grand engagement, se révèle quelque peu inégale : si elle sait rendre la chaleur expressive et la fermeté du personnage, un vibrato excessivement large sur les notes tenues ternit certains moments clés. Très remarquée, Silvia Tro Santafé campe une Nourrice à l’émission ferme et homogène. Aude Extrémo propose une Sélysette plus convaincante dans l’aigu que dans le grave, tandis que Gianluca Buratto remplit avec autorité ses brèves interventions en Barbe-Bleue.
Quoi qu’il en soit, il faut saluer le courage du Teatro Real d’avoir programmé un opéra d’un encadrement esthétique et dramaturgique aussi délicat : une rareté fascinante qui, dès sa création madrilène de 1913 – dans un contexte dominé par Verdi, Wagner et la zarzuela –, fut qualifiée de « gigantesque et merveilleuse », un jugement qui, plus d’un siècle plus tard, continue d’interpeller interprètes et programmateurs.
MIGUEL MORATE-BENITO D’ALTON
Gianluca Buratto (Barbe-Bleue)
Paula Murrihy (Ariane)
Silvia Tro Santafé (La Nourrice)
Aude Extrémo (Sélysette)
Jaquelina Livieri (Ygraine)
Maria Miró (Mélisande)
Renée Rapier (Bellangère)
Raquel Villarejo Hervás (Alladine)
Pinchas Steinberg (dm)
Àlex Ollé (ms)
Alfons Flores (d)
Josep Abril (c)
Urs Schönebaum (l)
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