Grand Théâtre, 16 décembre
Né au Châtelet en 2014 (voir O. M. n° 103 p. 45) avant de s’imposer à Broadway, puis à Londres et en tournée mondiale, An American in Paris arrive au Grand Théâtre porté par la même équipe de production. À la tête du projet, Christopher Wheeldon, metteur en scène et chorégraphe, revendique une lecture fidèle à l’esprit du film de Vincente Minnelli, lui-même issu du poème symphonique de Gershwin. Plutôt que d’enfermer l’action dans une vision de Paris de carte postale, Wheeldon et son équipe choisissent une entrée plus rugueuse, plongeant le spectateur dans un climat de l’immédiat après-guerre, avec ses failles et ses ambiguïtés, là où le film n’en retenait que des échos atténués. Visuellement, le spectacle privilégie le mouvement et la circulation. Projections stylisées, éléments mobiles, accessoires glissant sur roulettes dessinent un Paris recomposé, tantôt populaire, tantôt bourgeois, sans jamais figer l’espace. Les références abondent – revue à plumes et grand final chorégraphique, ample et lumineux, qui accomplit ce passage de l’ombre à l’éclat qui structure tout le spectacle.
Ce sont précisément les interprètes qui donnent à cette reprise sa force. Tous connaissent intimement l’œuvre, pour l’avoir portée à Broadway ou lors des tournées, et cette familiarité se traduit par une aisance collective remarquable. Robbie Fairchild retrouve Jerry avec un naturel confondant. Danseur classique d’origine, il conserve une ligne élégante, une précision du geste qui irrigue toute sa présence scénique, avec franchise et luminosité, donnant au personnage une simplicité émouvante, sans effet appuyé. Face à lui, Anna Rose O’Sullivan réussit une entrée impressionnante dans le « musical ». Danseuse étoile du Royal Ballet de Londres, elle conjugue pureté de mouvement irréprochable et réelle capacité à habiter un style plus jazzy. Sa Lise allie fragilité et détermination, tandis que la voix, claire et souple, trouve dans « The Man I Love » une pudeur touchante. Etai Benson campe un Adam d’une grande finesse, compositeur lucide et tendre, plus heureux en musique qu’en amour, dont l’ironie douce structure discrètement le récit. Max von Essen compose un Henri Baurel d’abord réservé, presque emprunté, avant de s’épanouir pleinement dès que le chant prend le relais. Emily Ferranti, en Milo Davenport, impose une élégance naturelle et une intelligence scénique qui évitent toute caricature. Le couple parental, finement croqué, apporte une touche d’humour maîtrisé, jamais appuyé.
Les danseurs impressionnent par leur cohésion et leur énergie, notamment dans les grands ensembles où l’écriture chorégraphique navigue avec bonheur entre classicisme et swing. En fosse, Wayne Marshall veille constamment à l’équilibre, soutenant la danse sans jamais écraser le plateau. L’Orchestre de la Suisse Romande, manifestement à l’aise dans ce répertoire, déploie une vitalité communicative, faisant de cette reprise genevoise un moment de théâtre musical pleinement abouti.
DAVID VERDIER
Charlie Bishop (Mr. Dutois)
Robbie Fairchild (Jerry Mulligan)
Anna Rose O’Sullivan (Lise Dassin)
Rebecca Eichenberger (Madame Baurel)
Emily Ferranti (Milo Davenport)
Etai Benson (Adam Hochberg)
Max von Essen (Henri Baurel)
Todd Talbot (Mr. Z)
Scott Willis (Monsieur Baurel)
Julia Nagle (Olga)
Christopher Wheeldon (ms/ch)
Wayne Marshall (dm)
Bob Crowley (dc)
Natasha Katz (l)