Lincoln Center, Mitzi Newhouse Theater, 17 décembre
L’opéra de Noël de Gian Carlo Menotti, longtemps familier des scènes américaines avant de sombrer dans un relatif oubli, renaît aujourd’hui dans une production aussi délicate qu’efficace signée Kenny Leon. À l’image de la comète qui traverse ce conte des Rois mages et bouleverse la destinée d’une mère pauvre et de son enfant en route vers Bethléem, Amahl and the Night Visitors passe vite, trop vite. Dans sa version de chambre, l’ouvrage ne dure que cinquante minutes, mais cinquante minutes de grâce, portées par une distribution inspirée et une direction scénique d’une rare justesse. Joyce DiDonato, entourée d’un ensemble mêlant chanteurs lyriques et artistes de Broadway, fait rayonner cette fable d’apparence naïve mais d’une richesse musicale insoupçonnée. On regrettera seulement une sonorisation excessive pour une salle de 299 places, qui nuit parfois à l’intimité du propos. Menotti écrivit Amahl au sommet de sa carrière, fort des succès de The Medium et The Consul, ces « opéras de Broadway » qui avaient redéfini le genre aux États-Unis.
Le livret, ici, évite toute lourdeur ou maladresse, tout en condensant une étonnante variété de climats et de styles. La parabole sur la compassion sociale et le sort des pauvres, ignorés par les puissants, frappe aujourd’hui par sa brûlante actualité, à l’heure où l’empathie est publiquement remise en cause et où certaines politiques américaines contribuent à aggraver la faim, sur le territoire national comme à l’étranger. Créé le soir de Noël 1951 sur NBC, premier opéra américain commandé pour la télévision, sous la baguette du prodige Thomas Schippers, alors âgé de 21 ans, Amahl fut vu par cinq millions de téléspectateurs et devint aussitôt un rituel annuel. Très vite porté à la scène, il s’imposa pendant des décennies comme l’opéra américain le plus joué.
Le jeune Albert Rhodes, Jr., ancien du Roi Lion, campe un Amahl de plus en plus lumineux au fil de la représentation, communicatif dans sa joie face aux mystérieux visiteurs et bouleversant dans sa guérison miraculeuse. Face à lui, Joyce DiDonato impose une Mother d’une intensité poignante : mezzo somptueuse, attentive aux moindres couleurs du texte et de la musique, elle exprime espoirs et angoisses avec une vérité saisissante. Les trois rois sont à la hauteur : la basse Phillip Boykin, voix profonde et autorité naturelle, fait un Balthazar impressionnant ; le baryton Todd Thomas prête à Melchior une noblesse chaleureuse ; le ténor Bernard Holcomb esquisse un Kaspar vif et malicieusement dessiné.
La chorégraphie d’Ioana Alfonso alterne mouvements collectifs pleins de naturel et envolées plus virtuoses pour les deux danseurs invités, Bryanna Strickland et Manuel Palazzo. Les costumes d’Emilio Sosa, des haillons dépareillés de la mère et de l’enfant aux somptueuses étoffes des rois, racontent à eux seuls tout un monde. Le dispositif scénique dominé par un ciel bleu constellé d’étoiles, conçu par Derek McLane et Adam Honoré, crée une atmosphère de conte.
En fosse, Steven Osgood dirige deux pianistes et un hautbois pastoral, clin d’œil délicat à la Mireille de Gounod. Le chœur, juvénile, remarquablement préparé, complète ce tableau d’une rare cohérence. Présentée en association avec le Metropolitan Opera, cette production rappelle combien de tels espaces intimes peuvent magnifier certains ouvrages. On aimerait voir le Met s’y risquer plus souvent, pour The Turn of the Screw ou La Voix humaine, et, pourquoi pas, diffuser ces réussites en HD. À l’heure où les ondes américaines sont si disputées, le Amahl de Kenny Leon et Joyce DiDonato aurait toute sa place.
DAVID SHENGOLD
Albert Rhodes, Jr. (Amahl)
Joyce DiDonato (The Mother)
Phillip Boykin (King Balthazar)
Todd Thomas (King Melchior)
Bernard Holcomb (King Kaspar)
Johnathan McCullough (The Page)
Steven Osgood (dm)
Kenny Leon (ms)
Derek McLane (d)
Emilio Sosa (c)
Adam Honoré (l)