Opéras Agrippina à Zurich
Opéras

Agrippina à Zurich

10/03/2025
Lea Desandre, Anna Bonitatibus, Nahuel Di Pierro (en fauteuil), Yannick Debus, Jakub Józef Orliński, Christophe Dumaux et José Coca. © Monika Rittershaus

Opernhaus, 2 mars

Encore une famille dysfonctionnelle ! Claudio est le riche patron d’un groupe international puissant et, quand il fait un AVC, son épouse Agrippina tente d’installer dans son fauteuil son propre fils, Nerone. Mais celui-ci, adolescent attardé en sneakers, casquette vissée à l’envers et casque sur les oreilles pour ne pas entendre une mère probablement toxique, ne semble pas vraiment intéressé. Bien moins en tout cas que Ottone, jeune banquier d’affaires prêt à devenir un jour président quand la république sera inventée. Infirmière personnelle d’un Claudius qui ne demande qu’à la lutiner dès que sa santé se rétablit, Poppea comprend très vite qu’elle peut envisager un avenir plus radieux.

Toute l’action de cette Agrippina se passe dans le luxueux appartement de la famille, plus cossu que branché : une large pièce centrale tour à tour salon, cuisine ou salle à manger, flanquée de part et d’autre de deux antichambres où l’on cache les uns et fait attendre les autres. Ponctuellement, une vidéo projetée sur le rideau fermé contextualise l’action. Dans la mise en scène de Jetske Mijnssen, le premier grand succès lyrique de Haendel devient une comédie bourgeoise, parfois même un vaudeville : les portes claquent, les gestes sont prosaïques (déboucher une bouteille, enlever chaussures et chaussettes puis les remettre…) et le rire est un peu appuyé. La metteuse en scène néerlandaise explique avoir voulu dissocier l’héroïne de l’opéra de la figure historique qui l’a inspirée : son Agrippina est une grande bourgeoise en tailleur-pantalon ou pyjama de soie, sans doute ambitieuse, mais nullement hystérique, que l’on sent préoccupée par l’âge qui vient plus encore que par le pouvoir, jusqu’à paraître presque introvertie. 

Costumes et décors élégants, direction d’acteurs précise, même si elle ne fait pas toujours sens, la lecture de Mijnssen est cohérente mais un peu sage, et laisse une impression de déjà-vu. Capitalisme triomphant ? Médias ? Sexe ? Évoqués juste au passage, mais superficiellement : la transposition est plus opportuniste que véritablement politique, si ce n’est par quelques discrets accents féministes, notamment au final. Quand on croit que le propos va enfin un peu décoller, déraper ou s’affoler, Mijnssen revient vite dans les clous, et on réprime un léger bâillement. D’autant que la direction musicale d’Harry Bicket, extraordinairement soignée si on la considère scène par scène, n’est pas de celles qui construisent une progression dramatique. En effectif fourni (près de cinquante musiciens), l’orchestre La Scintilla est une des stars de la soirée, et les sonorités soyeuses et chaudes de ses instruments anciens font merveille, mais le résultat sonore est souvent plus hédoniste que théâtral.

Reste alors aux chanteurs à susciter l’enthousiasme ou l’émotion. De la virtuosité impeccable de « L’ama mia fra le tempeste » au cri émouvant de « Pensieri, voi mi tormentate », Anna Bonitatibus maîtrise toutes les couleurs et tous les affects d’Agrippina, mais la conception du personnage la cantonne dans une certaine réserve dramatique. Lea Desandre a bien plus de liberté pour dessiner une Poppea de moins en moins effacée mais qui, d’un bout à l’autre de la soirée, livre une prestation splendide de justesse, de grâce et de projection. 

L’un et l’autre excellents, mais avec des timbres très différents, les deux contreténors jouent les parfaits opposés. Avec un aigu lumineux, mais un timbre plus mince, Christophe Dumaux est parfait en Nerone bad boy, là où Jakub Józef Orliński, timbre rond, soyeux et virtuosité sans faille, campe un Ottone façon gendre idéal, séducteur à chaque instant. Bouleversant dès le récitatif d’entrée, son « Voi, che udite il mio lamento » est le sommet d’émotion de la soirée et, à défaut de lui permettre un numéro de breakdance, Mijnssen lui laisse révéler sa souplesse en le cachant aux étages supérieurs d’un placard. Remarquable aussi, le Claudio de Nahuel Di Piero, graves sonores et lignes élégantes, avec ce qu’il faut de mordant.

NICOLAS BLANMONT

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